Faits authentiques relatés en 1851, dans les écrits de Germond Delavigne traitant du banditisme dans la Corse du 19° siècle.

Cette inspiration extraite du document, fait ressortir la fin tragique de Pierre-Jean Massoni et de son frère Xavier, bandits sévissant en Balagne.

On pourra découvir qu'une certaine règle d'honneur pouvait parfois exister entre ces individus et les gendarmes pourtant opposés dans de véritables chasses à l'homme.

Gendarme

Les Massoni

Ce jour là, le chef du bataillon de gendarmerie mobile, l'avocat général auprès de la cour d'appel et un juge d'instruction, revenaient de Calvi à Bastia. Deux routes s'offraient à eux : l'une qui suivait le littoral par l'Ile Rousse et Saint-Florent, l'autre qui passait par Muro et Belgodère.

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Les deux magistrats se proposaient de prendre la diligence qui desservait cette dernière route, mais le commandant de gendarmerie, qui avait des craintes sur la sûreté du pays, parvint à les en dissuader et les entraîna par le littoral.

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Gendarme

La diligence partit, emmenant seul, dans le coupé, le maréchal des logis Giusti, qui terminait ses congés et retournait à Bastia.

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A moitié chemin entre Ponte-Leccia et Les Pontere, la voiture s'arrêta à une petite auberge; un homme vint au conducteur et lui demanda si la justice était avec lui. Le conducteur répondit négativement.

- Continuez" dit l'homme.

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Gendarme

A vingt mêtres de là, deux coups de feu partirent de derrière un mur en brêche et le maréchal des logis Giusti tomba, la poitrine transpercée.

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Dans une battue de représailles conduite un mois plus tard par le Lieutenant Santelli, l'un d'eux, nommé Petrucci, fut tué et un autre, Ciamarelli, grièvement blessé.

La Balagne, où Massoni dominait en roi, était la plus riche et la plus heureuse contrée de la Corse. Elle formait une partie de l'arrondissement de Calvi. Terres fertiles, végétation magnifique, beau ciel, beau peuple, tout s'y rencontrait à souhait. Mais les familles y étaient divisées comme partout ailleurs. Les jalousies y étaient nombreuses, les inimitiés dataient de loin, bien que la placidité du climat apportât quelque amollissement dans les mœurs natives.

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Le jour où, dans cette lutte incessante des partis, l'un d'eux eut acquis la conscience de sa faiblesse, il s’accorda un appui en acceptant un champion pour réaliser leurs vengeances.

Ce champion fut Pierre-Jean Massoni.
Les uns disaient qu'il avait été soldat, d'autres, gendarme ou voltigeur corse.

Massoni avait une terrible réputation. Ses méfaits étaient nombreux, il pesa sur toute la Balagne par des moyens d'intimidation familiers aux bandits, donnant des ordres, frappant des interdits, rendant des sentences avec une autorité que nul n'osait contester.

Massoni avait une cour. On donnait en son honneur des festins homériques ; on s'inclinait devant ses volontés souveraines. Il fit toutefois de bonnes actions ; mais il avoua aussi vingt-cinq meurtres à l'heure de sa mort.

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Gendarme

Le procureur de la République était allé, sous l'escorte de la gendarmerie faire une perquisition dans un village éloigné de quelques lieues de Calvi. Au retour, le brigadier commandant l'escorte fut forcé de s'arrêter. L'escorte continua seule. La route, comme toutes celles de la Corse, était sinueuse, et lorsque

le sous-officier se mit en quête de rejoindre ses hommes, il aperçut six canons de fusils dirigés sur lui. Massoni sortit de derrière un rocher, s'approcha et dit :
- Mets pied à terre, fais ta prière, car tu vas mourir. »
Le brave gendarme, voyant que toute résistance était impossible, ne pouvant être vu ni entendu de ses hommes plus avant, se mit en devoir d'obéir. Mais, tout en se résignant à son triste sort, il ne put s'empêcher de faire un retour sur sa position de famille, et ces mots lui échappèrent :
- Que vont devenir ma pauvre femme et mes six enfants? »
Le bandit s'arrêta et le regarda.
- Ah ! dit il, c'est différent, remonte à cheval et va t-en. Ceci au moins, ajouta t- il, me sera compté avec mes bonnes actions. »

Massoni ne fut pas longtemps seul maître et arbitre de Balagne. Le parti qu'il opprimait s'avisa à son tour de l’imiter et engagea un sicaire : ce fut Serafino. Réputations identiques, forces égales, méfaits aussi nombreux, procédés semblables, la Balagne eut donc deux tyrans au lieu d'un roi et fut loin de s'en bien trouver.

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Massoni, se sentant contre balancé dans ses pouvoirs, appela à lui son frère Xavier. Serafino s'adjoignit le bandit Padovani. Massoni prit encore avec lui Arrighi et recruta tout une bande.
Le guet-apens de Ponte-Leccia avait donné l'éveil ; il était temps que l'autorité s'en mêlât. Un soir de septembre, deux individus se présentèrent à la brigade de Calacuccia. Massoni, traqué par tous les postes de la gendarmerie mobile, s'était réfugié au milieu des rochers inaccessibles du mont Ranza, avec son frère Xavier, Arrighi et quatre guides très proches.

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Les deux individus offrirent de livrer les malfaiteurs ; l'un d'eux se nommait Étienne ; il était berger à Corscia.
Le commandant de la brigade de gendarmerie convoqua ses hommes. Un poste de gendarmes mobiles se joigna à lui, ainsi quatorze militaires partirent au milieu de la nuit pour effectuer dix huit kilomètres à travers un pays impraticable.
A la pointe du jour, le détachement cerna une gorge dans laquelle les bandits étaient réfugiés. Quatre gendarmes prirent les devants et aperçurent trois hommes couchés sur le sol. Ils s'en approchèrent avec précaution mais une pierre roula et donna l'éveil. Aussitôt un coup de pistolet fut tiré sur eux sans les atteindre.
L'un des hommes était Pierre-Jean Massoni. Les gendarmes ripostèrent et Massoni tomba mortellement blessé. Les deux autres hommes étaient les guides qui se rendirent sans résistance.

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Massoni vécut encore deux ou trois heures après avoir été frappé. Se sentant mourir, il appela à lui Muselli, le gendarme qui l'avait blessé.
- Écoute, lui dit il, je te pardonne ma mort, tu as fait ton devoir, aide-moi à faire le mien... Tourne moi du côté du soleil, mets moi, une pierre sous la tête, et
récite moi les prières des agonisants. »
Puis, au bout de quelques instants, montrant du doigt sa longue vue parmi les armes qui lui avaient été retirées :
- Prends-la,  ajouta t il, et garde-la en souvenir de moi. » Et il expira.

La fusillade avait averti son frère Xavier, Arrighi et les deux autres guides qui étaient cachés dans une grotte à deux cents mètres plus bas. Ils s'armèrent, se retranchèrent et guettèrent les gendarmes. L’un d’eux, Albertini passa à leur portée, un coup invisible partit et le tua. Le brigadier Orsattoni avait vu la flamme du fusil, il se baissa pour prendre position derrière une roche; un second coup le traversa de l'épaule droite à la chute des reins; il riposta en tombant mort.
Le gendarme Corteggiani apprêtait son arme quand une balle vint se loger dans la crosse, une seconde lui entra au dessus du genou. Le bandit s'etait découvert pour faire feu ; quoique blessé, Corteggiani lacha ses deux coups. Le bandit tomba mais se releva et se mit à fuir, c’était Xavier Massoni. Des gendarmes le poursuivirent et tirèrent ; il se blottit sous les broussailles et glissa entre deux rochers pour s'échapper.

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Le bruit cessa. Les deux derniers guides furent arrêtés on saisit leurs armes, leurs provisions de bouche. Les gendarmes visitèrent les rochers, fouillèrent la grotte ; on ne trouva pas Arrighi, que personne cependant n'avait vu passer.
Convaincu que le bandit n'avait pas quitté le théâtre de la lutte, on resserra les postes en occupant tous les passages. On chercha avec précaution, de crainte de quelque surprise fatale. Des renforts arrivèrent, d'autres furent demandés. La journée s'achevait, les gendarmes s'installèrent pour la nuit.
La matinée du lendemain se passa sans résultats ; le bandit était d’évidence caché dans les roches. On l'appela, on l'engagea à se rendre, on lui promit la vie sauve. Aucune réponse ne fit cesser une incertitude qui durait depuis vingt-quatre heures.

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Au milieu du jour, le gendarme mobile Candy quitta son poste pour remplir sa gourde à un ruisseau ; un coup de feu l'atteignit en pleine poitrine. Il tomba, puis se redressa, mit un genou en terre, fit feu de ses deux coups vers le rocher d'où le coup avait été tiré, et retomba pour ne plus se relever. Le malheureux soldat avait une femme et un enfant ! 

On connaissait maintenant la retraite de Arrighi. C'était une grotte profonde ayant plusieurs issues, inabordable, fortifiée par d'énormes blocs de rochers derrière lesquels le bandit se retranchait, et d'où il pouvait atteindre quiconque se laissant voir. Il avait de l'eau, des provisions ; il pouvait tenir encore longtemps. Vingt gendarmes le surveillaient, trois officiers les commandaient. On envoya requérir à Corte un détachement d'infanterie, de la poudre de mine. C'était un véritable siège qui se mettait en place.

La seconde nuit approcha on alluma des feux et on incendia de jeunes sapins qui cachaient l'entrée de la grotte, avec l'espoir d'enfumer le bandit et de le contraindre à la retraite.
Le matin du troisième jour, Il y avait là, autour de cette position occupée par un seul homme, un commandant, un capitaine, deux lieutenants et vingt gendarmes, puis soixante-dix fantassins, commandés par trois officiers. La poudre n'était pas arrivée, on rassembla des cartouches, on prépara un fourneau, et enfin, après plusieurs sommations inutiles, on y mit le feu.

Une violente détonation ébranla le rocher, renversa une partie de la façade de la grotte et mit à découvert un instant le bandit qui, immobile, impassible et souriant sous la fumée, engagea un échange de coups de feu contre deux gendarmes postés en face de lui.

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La troisième nuit était survenue ; éclairé par les feux de la troupe, Arrighi couvert par les roches, protégé des coups de fusil qui lui étaient envoyés de temps à autre, réparait la brèche formée par la mine, interpellait les gendarmes et les narguait. Lorsque les hommes qui le surveillaient se tenaient en alerte par ce cri sinistre:

- Sentinelles ! prenez garde à vous ! »

Arrighi les parodiait et criait du fond de sa caverne :

- Sentinelles ! prenez garde à moi ! »
Au petit jour, il tenta une sortie ; un soldat l'aperçut et donna l'éveil ; le bandit rentra, se blottit de
nouveau et ne répondit plus de la journée, même à la fusillade.
Cependant des mules portant cent kilos de poudre, des outils de mine et des provisions pour la troupe étaient arrivées vers le soir à quatre kilomètres du lieu de cette lutte inouïe. Elles ne pouvaient pénétrer plus avant, et il fallait attendre le jour pour apporter tout cela à bras d'hommes jusqu'au repaire d'Arrrighi.
La matinée du lendemain devait voir l'emploi de ces moyens formidables : on ferait sauter les rochers et avec eux ce forcené, qu'on ne saurait prendre sans exposer encore de braves soldats.

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Massoni était mort le 13 au matin. Arrighi tenait encore dans la nuit du 16 au 17. Vers minuit, enfin. il se décida à abandonner son repaire et se glissa le long de l'entrée de la grotte, fit feu, et des deux coups de son arme tua le brigadier Piarchi, blessa gravement le gendarme Ferracci, et toucha le gendarme Pieri de la même balle qui avait traversé le malheureux brigadier. Puis il rechargea son fusil en battant en retraite, s'élança d'une hauteur de sept mètres dans le vide, bondit sous la fusillade, et enfin s'arrêta, atteint par deux balles tirées par des gendarmes.
Mais ces blessures étaient légères, il était encore debout au milieu d'un fourré. C'est au maréchal des logis Pasqualaggi que fut réservé l'honneur de terminer ce sanglant combat. Il suivit le bandit en se glissant d'arbre en arbre, en le sommant de se rendre.
Les deux hommes se connaissaient bien, des liens de famille les avaient
rapprochés autrefois. Le bandit, blotti sous les roches, protégé pour quelques heures par l’obscurité de la nuit qui était venue, appela le sous officier :
- Écoute, lui dit-il, je ne veux pas me rendre. Je ne veux ni les galères ni l'échafaud. Je sais que je ne peux pas fuir et que je suis un homme perdu. »
- C'est vrai, fit Pasqualaggi, à cela je te réponds que tu ne m'échapperas pas. »
- Tu as été mon ami, dit Arrighi ; puisque je dois être tué, j'aimerais mieux que ce soit par toi. »
- Comme tu voudras », fit le sous-officier tout ému.
- À une condition », reprit le bandit.
- Laquelle? »
- J'ai sur moi, dans ma ceinture, 137 francs; c'est ma petite fortune. Tu les prendras, tu iras trouver notre curé, tu lui demanderas vingt messes, tu les payeras et tu porteras le reste de l'argent à ma famille. Tu me le promets ? »
- Je te le promets. »
- Merci, fit Arrighi, comme cela, je mourrai tranquille. Eh bien, alors, tue moi. Es tu prêt? »
- Oui, dit Pasqualaggi, mais je ne te vois pas. »
- C'est vrai, reprit Arrighi, ne tire pas au jugé, tu me manquerais. Alors attends, la lune va se lever dans une heure, aussitôt qu'elle nous éclairera, je te jure que je me laisserai voir... Tiens toi prêt et ne me manque pas. »

Pasqualaggi, craignant une ruse du bandit, tendit l'oreille et, l'arme prête, tint son regard fixé vers le point où Arrighi était caché. La fatigue de ces journées anxieuses, l'immobilité de son poste actuel, produisirent sur le maréchal des logis une espèce de fascination, il regarda et ne pensa plus à rien. Il était à moitié endormi, ne sachant plus qu'une chose, c'était qu'à un moment donné il devait lâcher la détente de son arme vers une cible qui allait s'offrir à lui.
Peu à peu une douce lueur s'élèva à l'horizon. Les masses se prononcérent, leurs formes se dessinèrent, et quand la lumière se fit, elle éclaira Pasqualaggi immobile, à l'affût, appuyé contre un arbre, la carabine en joue.
Alors un homme se leva lentement au-dessus des rochers, à portée de l'arme du sous-officier. Puis une voix se fit entendre.
- Eh bien, Pasqualaggi, es tu prêt? »
- Me voici », dit le maréchal des logis.
- C'est moi, Arrighi; tire donc ! »

Le coup partit, et le bandit tomba frappé à la tête.

Justice faite, il restait à Pasqualaggi à accomplir les derniers vœux du justicier, il alla vers Arrighi, lui ferma les yeux et prit dans sa ceinture les 137 francs. Le lendemain les messes étaient demandées, payées et le reste de l'héritage était remis à la famille.


Xavier, le frère de Pierre-Jean Massoni, qui s'était réfugié dans une autre grotte, signala lui aussi sa retraite en blessant grièvement le gendarme Paoli, qui s'était aventuré à sa recherche. On le cerna, il se défendit pendant trois jours, avec non moins de résolution qu'Arrighi.

Il fallut fermer les ouvertures de la grotte en jetant des pierres, puis préparer une mine. Alors il déclara qu'il se rendait; mais cette résolution fut si subite que tous les hommes ne purent en être avertis, et l'un d'eux, lorsqu'il se découvrit, lui envoya une balle qui le tua net.

Le gendarme Paoli fut transporté à Corté et amputé à la cuisse; mais le télégraphe n'arriva pas assez tôt pour lui annoncer la croix de la Légion d'honneur que le ministre lui accordait ainsi qu’à quatre autres combattants.

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