Nos Cousins d'Amérique

D’après un texte de Ange Rovere, dans « Un Peuple entre Mer et Montagne » Milan/Presse

« Lorsqu'il part de son île, Un Corse ne s'en va pas : il s'absente »

Vincent de Moro-Giafferi 

Les émigrants partis tenter leur chance aux Antilles ou en Amérique aux siècles derniers ont marqué le Cap Corse de leur empreinte : demeures princières, églises ou somptueux caveaux de famille rappellent leur histoire.

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Les traces laissées par les "Américains" du Cap Corse constituent l'une des empreintes les plus spectaculaires de l'histoire dans cette région. Rien pourtant dans le portrait de l'émigrant du XIXe siècle ne semble le disposer à un tel destin.

Le candidat au départ est jeune, célibataire, et pauvre. Il ne parvient plus à vivre de l'agriculture sur le petit lopin de terre familial. Ou bien encore, il s'agit d'un très modeste marin commerçant, d'autant plus tenté par l'aventure que l'arrivée de la vapeur met en crise ce petit monde déjà largement tourné vers la mer.

Pour ces hommes, le Nouveau Monde n'est pourtant pas tout à fait un saut dans l'inconnu. Le départ des Cap-Corsins "aux Amériques", qui commence au XVIe siècle, est devenu une tradition à la fin du XVIIIe siècle.

Il est d'abord débarqué aux Antilles d'où l'on peut, avec les Anglais, continuer sous d'autres formes la guerre contre les Français qui, en 1769, ont conquis la Corse.

L'île de Saint-Thomas constitue un premier foyer de peuplement avec Domenico et Matteo Cipriani, Santo Stella et son frère Giacomo, ou encore Felice Antonio Mattei, issus de Centuri.

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Cette petite colonie grandit au début du XIXe siècle avec, entre autres, l'arrivée de Jean Franceschi ou de Gasparo Palmieri, de Centuri eux aussi.

Porto-Rico s'impose cependant très vite comme la destination principale de ceux qui rêvent de l'Eldorado. Moins de 500 en 1827, les Corses du Cap sont plus de 1 200 soixante ans plus tard, installés à Yauco, Ponte et San German.

De Porto Rico, la colonie essaime dans les Caraïbes, vers Haïti et surtout La Trinité.Le mouvement gagne bientôt le Venezuela. La destination sud-américaine, principalement l'Argentine, s'intensifie dès lors que les départs sont pris en charge par les agences et les compagnies italiennes.

L'itinéraire des Corses suit alors les oscillations des migrations péninsulaires qui, à la fin du XIXe siècle, se déplacent vers les États-Unis. Dans les années 1890, les Vincentelli ou les Ferrandini de Morsiglia ouvrent négoce dans les états du sud de l'Union.

La fortune n'est pas toujours au bout du voyage. "Il me déplaît de rappeler ma misère, car il t'est difficile de le croire. Tu penses que je suis un richard et un grand négociant, tu te trompes lourdement", écrit en 1896 Raphael Ferrandini à son frère demeuré au village.

La terre du Cap Corse ne conserve aucune trace de centaines d'échecs semblables. Par contre, elle arbore fièrement la réussite de ceux pour qui les Amériques furent la "Terre promise" et qui eurent à cœur d'étaler leurs richesses, comme une sorte de revanche.

Le souvenir et la reconnaissance,

Par testament dicté à Haïti vers 1800, Joseph Marie Franceschi lègue une forte somme destinée à la construction de la chapelle Sainte-Anne située au hameau de Bovalo à Centuri.

Piccioni, qui a été un des premiers à s'établir à Saint-Thomas en 1790, et dont la fortune est faite, finance deux fontaines publiques à Pino, (son village natal), fait restaurer l'église Saint-Roch, en paye les orgues et lègue même 20 000 F pour leur entretien.

A Pino encore, comment ne pas évoquer cette "dernière pensée d'un Corse mourant à 2 000 lieues de sa Patrie" et faisant ouvrir la route du col de Sainte-Lucie en direction de la belle vallée de Luri...

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La richesse et la puissance ne s'affichent pas uniquement dans le don et les libéralités. Elle est surtout affirmation de soi, ou plutôt du groupe familial. C'est ainsi que dans l'île, les tombeaux ressemblent souvent à des palais...

À regarder les mausolées de la famille Nicrosi à Rogliano ou des Franceschi à Pino, on saisit la volonté manifeste de se projeter dans une sorte d'immortalité.

Lorsque Pietro Semideï, à la mort de son père, écrit pour que soit édifié le "tombeau de famille afin qu'un jour nous soyons tous réunis", il signifie à la communauté et aux siens que, dans la fuite des générations, il est désormais la source de l'existence du groupe. Le culte du souvenir se mue en devoir de reconnaissance.

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Le palazzu a les mêmes dimensions symboliques. Situé dans le village même ou légèrement à l'écart, la casa di l'américani (maison de l'américain) tranche sur le reste de l'habitat qu'elle domine. Par sa forme massive, son élévation sur deux ou trois étages, son toit à quatre pentes, ses balcons et ses nombreuses ouvertures elle dit la richesse et l'orgueil.

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Le stupéfiant castellu Cipriani à Centuri, la maison Cagninacci à Lota semblent sortis "d'Autant en emporte le vent". Le château Fantauzzi à Morsiglia a coûté 30 000 Francs-Or, la maison Semideï à Centuri 50 000 francs de l’époque. C'est François l'un des quatre frères partis entre 1800 et 1810, qui est revenu au village pour la faire bâtir.

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Son fils Dominique, parti rejoindre ses oncles au Venezuela, rêvait de revoir la maison familiale ; ce fut chose faite lorsque, pour son centième anniversaire, il reçut un magnifique cadeau : une photo de la demeure, portes grandes ouvertes, avec son portrait sur le perron.

Aujourd'hui, grâce à l'avion, nombreux sont les "Corses de là-bas" à avoir plus de chance que Dominique.

Ces palazzi austères, bien souvent fermés l'hiver, prennent un air de fête lorsque l'été reviennent les « herederos » (les héritiers).