Un rapport un peu long à lire.....mais que de phrases succulentes à resservir. Le passé rejoint souvent le présent, à croire que les roues tournent sur place au fil des siècles.

De l'aspect humain pour le gendarme en poste sur l'Ile, aux particularités insulaires, en passant par le colonialisme avoué, il y a là matière à méditation.

La conclusion est en revanche un véritable hymne à la Corse, une reconnaissance des valeurs et des erreurs commises.

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Document: Le banditisme en Corse au milieu du 19ème siècle

Voici le rapport écrit par Germond de Lavigne (1812-1896) à l'attention des autorités en 1871. Il y décrit les différentes méthodes utilisées contre le banditisme. On notera la modernité des problèmes sinon des propos et combien la question corse reste immuable à travers les siècles et les décennies. Il est publié dans la très riche "Anthologie du banditisme" réunie par Gabriel Xavier Culioli et édité par les éditions DCL à Ajaccio.

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La situation de la Corse, en 1850 et 1851, appela très sérieusement l'attention du gouvernement.

Les mœurs locales ont un caractère particulier : l'esprit de vengeance, qui a porté de tout temps les insulaires à ne compter que sur eux mêmes pour se faire justice des injures reçues, et qui sert en même temps de prétexte à bien des actes coupables.

Le banditisme c'est à dire le bannissement volontaire est comme une profession nouvelle pour ceux qui ont violemment rompu avec la loi, et qui demandent aux buissons de la plaine et aux sentiers inconnus de la montagne de les protéger contre les recherches légitimes de la justice.

Le banditisme est une question de mœurs ; la politique n'y joue aucun rôle. L'Île de Corse pouvait se croire politiquement heureuse et satisfaite en 1850 ; le banditisme y occupait néanmoins une place considérable.

À cette époque, la force publique chargée de la sûreté du pays et de la répression des délits se composait d'une Légion de gendarmerie forte de 510 hommes.

Le commandement militaire avait en même temps à sa disposition un corps de 1120 hommes, sinon auxiliaire de la gendarmerie, du moins agissant pour le même objet, et portant la dénomination de voltigeurs corses.

Ce corps, recruté dans des conditions insuffisantes et peu militaires, composé uniquement d'insulaires, les uns anciens soldats, les autres pris directement dans la vie civile, d'autres anciens bandits, rendait, vers ces dernières années, autant de services, peut être aux réfractaires qu'à la répression.

N'étant pas l'auxiliaire formel de la gendarmerie, il en était devenu l'antagoniste, et cet antagonisme ne produisait pas une émulation qui fût profitable au but à atteindre. Les voltigeurs, en relation d'amitié, de famille, d'intérêts avec les coupables, en étaient arrivés à entraver, le plus souvent, les opérations de la gendarmerie, lorsqu'ils pouvaient parvenir à en surprendre le secret. La gendarmerie, en temps normal, est indépendante du commandement militaire ; elle est le moyen d'action de la police administrative et de la police judiciaire ; les voltigeurs corses ne recevaient de direction que du commandement ; il résultait de là un dualisme nuisible pour le service, et fatal pour la répression efficace des désordres qui affectaient la tranquillité publique.

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Le licenciement du bataillon de voltigeurs corses fut décidé, et il fut créé un bataillon de gendarmerie mobile, auxiliaire réel de la légion de gendarmerie. Ce bataillon reçut, pour une partie, les voltigeurs licenciés qui remplissaient, à, peu près rigoureusement, les conditions réglementaires, et, pour le surplus de l'effectif, des hommes ordinaires du continent et tirés des régiments de l'armée.

Son rôle particulier fut, ainsi que soit titre l'indique, de concourir à l'action des brigades, et agissant par colonnes mobiles.

Ce système rendit des services. Le bataillon mobile eut, pendant une année, sa part notable dans les arrestations de bandits et dans les mesures de répression ; mais il ne répondit pas encore complètement au but qu'il s'agissait d'atteindre.

Le bataillon de gendarmerie mobile, bien qu'il fût soustrait à la direction du commandement militaire, avait encore une action distincte et obéissait à un chef indépendant du chef de la légion.

S'il était associé à la tâche de la gendarmerie plus nettement que le bataillon de voltigeurs corses, il n'obéissait pas à de moindres sentiments de rivalité, et il se rencontra bientôt, entre les deux corps, presque autant d'entraves que lorsque existait la précédente organisation.

On proposa, en mai 1851, une mesure plus radicale, la fusion de ces deux corps de force publique en une seule légion, sous un commandement unique.

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La légion, avec soit effectif de 510 hommes, était divisée en deux compagnies, occupant l'une le territoire de l'ancien département du Golo, l'autre le territoire du Liamone. La fusion des deux corps donna à cette légion un effectif de 950 hommes, qui furent répartis en quatre compagnies occupant les arrondissements de Bastia, Corte, Ajaccio et Sartène.

Il existait quatre vingt brigades sédentaires, composées pour la plupart de cinq hommes avec un sous officier, et quelques-unes de six, sept, huit et neuf hommes. Ce nombre de brigades fut augmenté. L'effectif de chacune fut élevé normalement à dix hommes, et, au chef lieu de chaque compagnie, fut placée une réserve d'une trentaine d'hommes, commandés par un officier, et choisis parmi les plus jeunes, les plus valides et les plus déterminés. C'est à ces réserves seules, nommées « forces supplétives» que fut coudée l'action par colonnes mobiles qui avait été le rôle à peu près unique des voltigeurs corses et du bataillon de gendarmerie. Elles étaient destinées à faire des expéditions dans les localités inquiétées, à renforcer les brigades insuffisantes, à former des postes provisoires sur les points où devenait nécessaire une surveillance momentanée.

Le système de cette nouvelle organisation fut donc de couvrir la surface de l'Île d'un réseau permanent aussi étroit que possible, de manière à multiplier l'action des brigades et à rendre continuelles la recherche et la poursuite des malfaiteurs.

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Cette première partie de la réorganisation de la gendarmerie en Corse ne se fit pas sans difficulté. Elle coupait court sans doute à un défaut de cohésion ; elle détruisait le fâcheux esprit de jalousie et d'antagonisme qui annihilait, depuis bien des années, deux forces destinées à agir dans un même but ; elle faisait disparaître cette distinction de sédentaires et de mobiles qui avait été nuisible ; elle supprimait cette organisation régimentaire qui ne convenait nullement à un corps toujours disséminé ; elle détruisait ce dualisme d'attributions si fatal à l'action d'une force qui est bien plutôt administrative et judiciaire que militaire.

La seule difficulté que rencontra cette organisation, dont l'exécution devait être absolue, fut dans la pénurie des ressources de l'administration départementale. Les locaux sont rares en Corse; le logement des brigades est à la charge du département. Il fut difficile, au début, de trouver des habitations plus vastes et d'imposer à l'administration cette obligation subite de loger près de 300 hommes envoyés pour augmenter l'effectif des postes.

Le bataillon mobile, considéré comme corps de troupe et occupant les quatre principaux centres de l'Île, y était caserné par les soins du génie militaire ; ou bien, dans les localités où des détachements étaient accidentellement envoyés , ces détachements étaient logés chez l'habitant moyennant une indemnité journalière.

Il est inutile de dire quel était l'inconvénient grave de ce dernier mode de logement. En présence des mœurs locales, dans lesquelles le mystère, la ruse, l'espionnage sont le caractère dominant, il est de condition première que la force chargée de la répression soit éloignée de tout contact avec les habitants ; que ses opérations, pour être suivies de succès, puissent se faire sans éveiller l'attention ; que les hommes puissent aller et venir sans être surveillés de manière à dérouter des agents toujours en éveil, et qui sont en relation avec les malfaiteurs par des moyens de correspondance qui déjouent la vigilance la plus exercée. Ceci est une condition de premier ordre.

La population de l'Île n'est pas nombreuse, les Corses sont à peu près tous liés les uns aux autres par des relations de parenté. Il est facile, pour une famille qui reçoit un hôte, d'invoquer quelqu'une de ces relations, pour amener peu à peu cet hôte à enfreindre les rigueurs d'une discrétion professionnelle et à négliger des devoirs impérieux.

Il s'agit, en effet, de tout autre chose que de constater des contraventions de voirie ou de réprimer des délits de braconnage ou de fraude. Or tout espionne la gendarmerie. À cet égard, le Corse est comme tous les peuples primitifs chez lesquels l'instinct de la défense, de la protection et de la ruse domine tous les autres. Chaque pas, chaque action, chaque mouvement est noté et interprété. Le bandit que l'on protège est informé de tout; les moyens de correspondance, les signaux sont nombreux et tous ingénieux : l'enfant, le mendiant, le berger, les chiens, le linge étendu aux fenêtres ou sur la route sont les agents conscients ou inconscients d'une correspondance toujours en activité.

Il faut que le gendarme, dont la mission est immense dans ce pays et dont l'intelligence doit être toujours excitée, vive dans la retraite et puisque s'abstenir complètement, et pour quelque besoin matériel que ce, soit, du contact des habitants.

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Il est par conséquent de toute nécessité que le gendarme habite à la brigade et qu'il soit à peu près consigné. Le logement chez les habitants et cette vie trop ouverte qui faisait assister la population à tous les actes des voltigeurs corses et du bataillon mobile ont été sans nul doute la cause de l'insuccès de ces deux corps.

Si les relations de parenté sont nombreuses en Corse, il importe au premier chef d'éloigner le gendarme des localités d'où il est originaire de celles habitées par sa famille ou par la famille de sa femme. Ces exigences n'étaient pas toujours observées; il fallut y apporter une attention rigoureuse.

Ce n'est pas seulement pour préserver les opérations de la gendarmerie d'indiscrétions fatales, pour soustraire les hommes à des influences auxquelles il leur est difficile de résister, c'est aussi parce que les passions, les intérêts, la politique établissent entre les familles des divisions au milieu desquelles l'homme de la force publique ne saurait se maintenir indifférent, s'il se trouve sous une influence de parenté. On facilite par conséquent l'action du gendarme en ne plaçant dans les brigades que des hommes étrangers au canton ou à la contrée.

L'un des moyens d'action de la gendarmerie pour arriver à la découverte des criminels, c'est de se ménager parmi la population des intelligences, et de provoquer des délations, souvent en les rémunérant. Ces délations, qui peuvent exposer à des vengeances terribles ceux qui les commettent, ne s'obtiennent qu'à la longue. Le délateur choisira de préférence un étranger, après que d'adroites épreuves l'auront assuré de sa discrétion, et parce que l'étranger pourra être éloigné un jour ou l'autre de la résidence ; tandis que la présence d'un homme du pays, dont il aurait fait un complice, serait à tout jamais pour lui un reproche et une menace.

Cette nécessité de tenir le gendarme à l'abri de toute influence de famille avait inspiré, il y a vingt cinq ans, une mesure exceptionnelle. Le mariage avait été interdit aux voltigeurs corses; on voulut l'interdire également aux gendarmes de la légion, non mariés au moment de la réorganisation.

Il n'est pas utile de discuter ici le principe, le bien fondé d'une disposition arbitraire, ni même sa moralité. À cet égard, il est démontré que le célibat forcé des voltigeurs corses a eu pour résultat de fréquentes plaintes en séduction, des demandes en séparation et aussi, ce qui est l'inévitable loi commune, des déclarations de vendetta souvent suivies de meurtres.

Au point de vue du service, il en est résulté des inconvénients plus graves, Parce qu'ils étaient plus continuels que le danger qu'il s'agissait d'éviter. Dans les brigades externes, dans les postes isolés, les célibataires éprouvent une grande difficulté à se nourrir. Ils n'ont pas d'ordinaire à la brigade, point de cantines, point de provisions, et au moment imprévu où vient l'ordre de battre la campagne, il leur est impossible de garnir leur sac de ressources pour le temps inconnu de l'absence.

Dans la réorganisation de 1852, on a surtout acquis la conviction qu'il fallait introduire dans la gendarmerie en Corse un nombre aussi grand que possible de militaires continentaux, plus particulièrement originaires des pays montagneux et initiés à la guerre d'Afrique.

On pensait que les continentaux apporteraient l'utile exemple des habitudes du service de l'intérieur, qu'ils donneraient plus de ressort à la discipline, plus d'énergie à la surveillance, que leur présence pourrait aussi agir sur les mœurs en affaiblissant l'esprit de nationalité, à mesure que la connaissance de la langue et des coutumes leur permettrait de s'introduire dans la vie commune et de former des relations dans le pays. Il y a dans les précédents de l'ancienne légion des exemples qui venaient à l'appui de ce raisonnement; des gendarmes d'origine continentale, recrutés sans doute dans les corps de troupe qui se trouvaient momentanément en garnison dans l'Île, ayant conquis les galons de brigadier et de sous-officier, l'épaulette même, se sont mariés dans le pays et sont devenus les meilleurs serviteurs de la légion.

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Il existe des preuves de cette heureuse influence d'un noyau continental introduit au milieu de la population. Ce qui s'est passé dans une petite contrée, nommée le Fiumorbu, n'est pas l'exemple le moins concluant. Le Fiumorbu qui forme le canton d'Isolaccia, vers le milieu de la partie orientale de l'Île, en a été la contrée la plus agitée, la plus mal hantée; on y a compté des bandits redoutés, entourés de partisans nombreux. Pour y rendre la surveillance plus efficace, on y créa un poste fortifié, dans le village de Prunelli, et ce poste fut occupé par un détachement de ligne. Les bandits disparurent, détruits ou constitués; ceci n'est que la résultante naturelle d'un déploiement de force armée; mais ce qui fut plus évidemment la conséquence de l'influence d'un élément nouveau et du contact des hommes du dehors avec la population, c'est que l'on vit les mœurs se modifier notoirement.

La particularité la plus piquante de cette réforme, qui mit peu d'années à se produire, c'est que l'un de ces bandits du Fiumorbu, célèbre par les actes de vengeance qui l'avaient poussé à gagner la montagne, fut le principal agent de cette pacification, et qu'il devint par la suite le commandant militaire de cette petite place de Prunelli. La population, lorsqu'il était bandit, l'avait décoré du titre de roi du Fiumorbu. Il fit sa soumission en acceptant un grade de sous officier dans les voltigeurs corses; il avait un patrimoine de quelque importance; il possédait dans le canton un établissement d'un grand intérêt; il est devenu membre du conseil général; il a reçu la croix de la Légion d'honneur, puis il a été retraité, et il est mort avec le grade de chef de bataillon. Ce fut une des plus étranges personnalités du banditisme corse.

En réorganisant la gendarmerie de la Corse, en 1851, on aurait voulu, pour les raisons qui viennent d'être développées, porter à la moitié de l'effectif de la légion le contingent de militaires continentaux; on n'a pu atteindre le tiers, et il est probable qu'à l'heure présente ce chiffre a dû descendre au-dessous du quart.

Cette difficulté a plusieurs causes. Le gendarme sert librement; il n'est pas lié au service. Il choisit, sinon sa résidence, du moins la légion dans laquelle il désire être employé. Il est libre de ne pas accepter la commission qui lui est envoyée, si la désignation ne répond pas au désir qu'il a exprimé. Pour presque tous, après le service militaire obligatoire, l'emploi de gendarme est une profession choisie pour le reste de la vie, et si la nomination obtenue ne répond pas aux projets formés, le candidat refuse, ou ajourne son acceptation.

Ce ne peut donc être que de leur plein consentement que des militaires continentaux libérés acceptent le service de la gendarmerie en Corse, Les uns, parce qu'ils n'ont pas de relations de famille et nulle attache dans un pays quelconque de l'intérieur; les autres, parce qu'ils sont séduits par l'inconnu et par la vie d'aventures que leur fait espérer le service dans l'Île; d'autres, parce que, ne répondant pas d'une manière absolue aux conditions exigées pour le service de la gendarmerie dans l'intérieur, ils obtiennent, à la condition d'aller en Corse, une tolérance qui leur donne une carrière et assure leur existence. Il avait été aussi offert aux continentaux un attrait qui pouvait améliorer leur position à l'époque de la liquidation de leurs services, cet attrait il en sera parlé plus tard n'existe plus aujourd'hui.

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Mais des obstacles se sont présentés qui n'ont pas permis d'introduire cet élément continental dans une proportion aussi élevée qu'on l'eût désiré.

Rentrer dans leur île, y trouver une position qui leur garantisse un avenir, qui les assure contre la pauvreté et contre le travail, c'est l'aspiration de tous les militaires corses que l'obligation régulière du service appelle dans les rangs de l'armée.

Excellents soldats, braves, résolus, sobres, dévoués : autant ils servent bien à l'armée et dans l'intérieur, autant ils aspirent à retrouver chez eux une vie paisible, un tranquille farniente, tout en continuant à porter un uniforme et à gagner, sans trop de fatigue s'il est possible, une solde, un grade et des droits à la pension de retraite.

Presque tous les Corses libérés qui rentrent dans leurs foyers demandent à servir dans la Gendarmerie. Ils ont eu, pendant ces derniers temps, d'autres attraits puisés dans la politique du moment, des intérêts de parti et d'amour propre national ; des questions de personnalités retenaient les meilleurs dans l'intérieur, et surtout à Paris. Ces attraits n'existent plus aujourd'hui, et ils n'en recherchent que plus instamment l'occasion de se rapatrier, et, s'il se peut, avec quelque profit.

Si, à un militaire corse qui désire compléter dans la gendarmerie ses services militaires, on offre un emploi dans une compagnie de gendarmerie de l'intérieur, il l'accepte tout d'abord, en présence de l'impossibilité démontrée d'être prochainement admis dans son pays. Mais il ne perdra pas patience; il profitera de chaque inspection générale pour demander à rentrer chez lui il recourra à tous les moyens d'instance; il y mettra une ténacité native qui ne brusquera pas les moyens et qui ne négligera aucun argument, même celui de la démission, et il y parviendra.

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Le gendarme continental, de son côté, rencontre en Corse des difficultés qu'il n'avait pas prévues ou qu'il ne sait pas surmonter. Tous ne sont pas également aptes à apprendre une langue étrangère, à se familiariser avec des mœurs nouvelles. S'il parvient à se marier, la conquête est faite au profit du pays; mais s'il reste célibataire, il rencontre, pour les détails les plus impérieux de l'existence, dans ces villages pauvres et à peu près dépourvus de tout, des obstacles matériels impossibles à surmonter.

Il se dégoûtera promptement. Lui aussi demandera à rentrer chez lui, dût il renoncer au bénéfice des services acquis, et l'administration, dont l'obligation principale est d'être paternelle, ne saurait se refuser longtemps à satisfaire, par une mesure simultanée, à deux demandes légitimes : celle du continental, qui aspire à rejoindre le continent, celle de l'insulaire, qui sollicite de retourner dans son île.

Ce qui vient d'être dit pour les hommes n'est pas moins vrai pour les officiers. Il est utile aussi que l'élément continental figure, pour une partie, à la tête de la gendarmerie corse. On trouvera, en temps de paix, quelques jeunes officiers impatients et ambitieux, que la campagne des maquis tentera de loin comme une curiosité ou une bravade, mais qui reviendront bien vite de leur entraînement, s'il n'y a pas un bénéfice moral ou matériel qui les dédommage.

On ne rencontre pas toujours un brave officier supérieur qui a conquis une légitime considération à la tête de la légion corse, on ne rencontre pas facilement de bons officiers qui marchent franchement au maquis; ce n'est guère amusant que d'y passer des nuits sans pouvoir ni parler, ni tousser, ni cracher ni... sous peine d'y laisser la peau, Les officiers du continent n'y viennent qu'à leur corps défendant; ils restent peu de temps, et demandent bientôt à quitter l'Île.

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De là résulte, à moins d'une vigilance constante de la part de l'administration, un prompt et fatal affaiblissement d'une organisation faite d'après un principe mûrement étudié. Il y a tout à la fois, dans la religieuse observation de ce principe, le succès de l'œuvre importante de la répression, et la possibilité d'arriver peu à peu, mais sûrement, à la réforme des mœurs par un moyen analogue à la colonisation, et ces efforts sont déçus, faute de moyens suffisants pour attirer et retenir cette colonisation.

Il y a en ce sens une tendance contre laquelle il importe de lutter résolument. Il y a en Corse de grands intérêts de prépondérance locale qui forment deux ou trois partis principaux. Il était nécessaire à ces partis d'avoir à eux les fonctionnaires de l'État afin de ne pas laisser faiblir une influence précieuse pour les affaires politiques; et les fonctionnaires d'origine corse, qu'un régime disparu a faits si nombreux dans toute la République, ce qui peut n'être qu'un témoignage rendu à leur intelligence et à leur capacité, occupent trop généralement les emplois dans l'Île, pour qu'il soit possible à l'administration d'agir en dehors des pressions et de combattre des traditions invétérées.

Il faut donc arriver résolument, pour les fonctionnaires de tous les ordres, à introduire en Corse des éléments aussi nombreux que possible d'origine continentale, et si ce service est considéré comme un exil, s'il effraye beaucoup d'aspirants, s'il n'est accepté le plus souvent qu'avec la réserve de le laisser durer le moins de temps possible, et comme la transition nécessaire d'un grade à un autre, il importe à l'administration de l'entourer de quelques bénéfices qui le rendent attrayant, en faisant espérer aux uns et aux autres une récompense proportionnée aux services rendus.

Ce bénéfice avait été trouvé, pour la gendarmerie, en 1851.

On considéra alors que le service de cette légion n'était pas moins pénible que le service de la gendarmerie en Afrique, et n'entraînait cependant aucune allocation spéciale. Le chef de la légion, le brave et habile colonel de Guenet, demanda qu'il fût alloué à ses hommes une augmentation de solde à titre d'indemnité pour service extraordinaire; le procureur général près la Cour de Bastia proposa d'accorder aux gendarmes le droit d'inscrire une campagne sur leurs états de service, pour un nombre déterminé d'expéditions, de captures ou de destruction de contumaces.

Le ministre de la guerre, entrant dans cet ordre d'idées d'une manière plus largement rémunératrice, en voulant récompenser les rudes et dangereuses fatigues de ce service, autrement que par une haute paie ou par une indemnité un peu aléatoire, présenta la question au chef de l'État, et un décret, datant du 3 janvier 1852, déclara que l'année de service en Corse serait comptée à la gendarmerie comme année de campagne.

Financièrement, cet acte de justice n'était pas onéreux. On a calculé que, pour une moyenne de 30 hommes à retraiter chaque année, la dépense devait s'élever la première année à 750 francs, et qu'en dix ans elle atteindrait 7,500 fr. sans dépasser cette somme, compte tenu des extinctions annuelles parmi les retraités.

Ce bénéfice très légitime a été retiré à la gendarmerie de la Corse lorsqu'on a pu considérer la pacification de l'Île comme à peu près obtenue. Mais cette pacification n'a été que momentanée, les mœurs sont les mêmes; il y a toujours des actes de violence; il y a encore des bandits derrière les maquis; et la force publique, moins active, moins énergiquement organisée, moins stimulée, n'exerce plus la même action répressive qu'autrefois. Les militaires continentaux, dont la présence a certainement produit d'heureux effets, ne sont plus attirés par le bénéfice qui leur était offert, et ne recherchent plus des services pour lesquels, du reste, ils sont moins instamment sollicités.

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Si, dans une réorganisation qui semble urgente, le bénéfice absolu de l'année de campagne ne doit plus être accordé aux gendarmes de la Corse, peut être serait il opportun de revenir à la proposition formulée, en 1851, par le procureur général, et d'encourager tout spécialement, par une immunité analogue, les services réellement constatés. Il y a peut être là un moyen de réveiller l'émulation.

Toutes ces questions, examinées par le département de la guerre lorsqu'il s'occupa de la réorganisation de 1851, occupèrent l'année suivante une commission spéciale réunie sous le titre de « Commission du banditisme » au Ministère de la police générale, et cette commission s'associa complètement aux idées qui viennent d'être développées.

En résumé, pendant les quelques années qui suivirent la pacification de l'Île, la recherche des contumaces, la destruction à main armée de ceux qui résistaient à la force, furent activement poursuivies. Peut être a t il été regrettable qu'en présence de résultats heureux, des hommes utiles qui avaient sérieusement étudié le pays, qui étaient devenus familiers avec l'arme qu'on leur avait mise dans les mains, aient été prématurément retirés avant que leur œuvre fût achevée, et tout simplement parce qu'ils atteignaient cette fatale limite d'âge, au lendemain de laquelle il semble qu'il n'y ait plus de bons services possibles.

En moins de trois ans qui suivirent la réorganisation, la gendarmerie compta 8 morts et 24 blessés. Quelle fut la nature des services qu'elle rendit? On en trouvera une indication dans les documents justificatifs qui suivent, écrits presque sous la dictée de quelques uns des officiers et des gendarmes, ou extraits par eux de leurs rapports de service.

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Au commencement de 1853, l'un d'eux écrivait ce qui suit pour des résultats obtenus à cette époque:

« Trois arrondissements doivent, à l'organisation actuelle, les excellentes conditions dont ils jouissent. Dans les deux autres (Ajaccio et Sartène), les bandits s'embarquent où se font prendre; les crimes ont beaucoup diminué. Le 1er et le 2ème arrondissement jouissent d'une telle tranquillité, qu'il a été possible d'en distraire en entier la force supplétive, pour l'envoyer sur d'autres points. L'arrondissement de Corte serait dans le même état, sans le Fiumorbu, qui s'est un instant agité ; mais les bandits n'osent en bouger. Il est vrai qu'on ne peut arriver à les détruire, parce qu'ils sont protégés, les uns par un parti local à la tête duquel se trouve le fameux L..., homme important, ancien bandit lui même ; les autres par la famille V.., en opposition avec L... Comment voulez vous faire quelque chose qui ait de la durée, lorsqu'on tolère de semblables faits ? »

Pourquoi cette heureuse situation de la Corse, signalée par un homme qui était certainement, alors, le plus compétent pour en juger, ne s'est elle pas maintenue ? C'est probablement parce que la situation politique de ce temps obligeait à « tolérer de semblables faits. »

Mais aujourd'hui ? Si de nouveaux efforts sont tentés pour la pacification de l'Île, d'une manière radicale, l'action de la force publique devra t elle être la même que précédemment, c'est à dire armée, répressive, violente, destructive?

Non, peut être, si toute l'administration est associée au but à atteindre ; non, si l'on change les fonctionnaires ; non, si l'on renverse aujourd'hui les influences qu'on ne pouvait renverser il y a un an ; non, si l'on veut employer les moyens de persuasion, d'éducation, de réforme morale et de colonisation. Les moyens énergiques sont bons contre la révolte résultant de la dépravation des idées et du relâchement des mœurs. Il faut toute la force des moyens militaires pour réduire des insurgés, traquer des centaines de contumaces et détruire des assassins. Mais contre des mœurs natives implacables, parce que telle est la vieille tradition, violente, parce telle est la loi du sang, il ne faut ni la lutte, ni la menace, ni l'oppression, ni les mesures qui humilient, ni le désarmement qui engendre la révolte, ni l'exécution à main armée qui provoque d'interminables et sourdes vengeances. Il faut employer les grandes et libérales influences ; il faut instruire et éclairer ; il faut répandre partout une justice affectueuse et attentive ; il faut amener le bien-être, en aidant, en encourageant et en facilitant le travail.

Il y a quelque chose à donner à la Corse, si cruellement négligée et si profondément découragée par le traitement que lui fait subir une partie de l'opinion publique.

On n'a distribué jusqu'ici, pour complaire à de hautes individualités que des bénéfices et des faveurs personnelles, des grades, des emplois, des décorations ou de l'argent, qui n'ont pas profité au pays. C'est au pays qu'il faut faire du bien, en se dégageant de toutes les questions particulières. Et le moment est sans doute opportun, maintenant que les hautes influences sont éteintes, d'aller paternellement porter une parole utile et une intervention bienveillante au milieu des populations.

Des routes à faire, l'instruction à répandre, le bon exemple à donner, ce ne sont pas là de grosses sommes à ajouter au budget de l'Île et elle possède un trésor de richesses et de reconnaissance qui lui permettra de rendre un jour, au centuple, le bien qu'elle aura reçu.

A. Germond de Lavigne

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