La pacification du Maroc – La guerre du Rif  1921-1926

« Ils ne nous auront pas vivants,

on leur réserve une drôle de surprise »

Un peu d’histoire

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                               MAROC

A cette époque, le Rif, chaîne montagneuse bordant le littoral méditerranéen du Maroc, est habité par de farouches tribus berbères.

Depuis 1912 et l’accord de protectorat conjoint de l’Espagne avec la France pour la sauvegarde du Sultan et de son royaume marocain, le Rif est devenu une poche de résistance contre l’occupation étrangère christianisante.

En 1921 cette opposition entre réellement en rébellion sous la conduite d’un chef nommé Abd'El Krim qui impose plusieurs défaites aux troupes espagnoles, notamment au mois de juin, à Anoual, où plus de 15 000 soldats trouvent la mort.

Fort de cette victoire, il proclame la république Rifaine en février 1922 et se nomme Président.

La France s’engage alors plus précisément dans cette campagne militaire avec le Maréchal Lyautey qui dépêche des forces coloniales importantes sur place, en disposant dans le Rif, des postes avancés pour protéger les régions de Fez et de Taza. Les escarmouches sont cuisantes jusqu’en 1925 où le Maréchal Pétain renforce encore le dispositif en regroupant les régiments coloniaux comme le R.T.S.M. (régiment de tirailleurs sénégalais au Maroc), le RICM (régiment d’infanterie coloniale au Maroc) et la légion étrangère, juste avant la grande offensive.

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Le Fort de Beni Derkoul

1925

Le poste de Beni Derkoul n’est ni meilleur ni pire que les autres postes avancés bâtis dans les contreforts du Rif. Un mamelon pour observer à 360°, des constructions simples de pierres sèches liées à l’argile ou la chaux avec des toits de tôles ondulées. Des murets délimitent un quadrilatère renfermant ces petites baraques et à chaque angle s’avance un blockhaus fortifié relié aux autres par des tranchées, l’ensemble enroulé de fils barbelés protecteurs. La zone est aride, la végétation rase et l’eau est souvent manquante ou loin vers un puits ou un oued marécageux.

De ce mamelon on peut voir l’autre fort, celui de Achir Kane et plus loin deviner les sommets de Aïn Bou Aïssa.

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Beni Derkoul est servi par une section de la 8° compagnie du 1er RTSM (qui deviendra le 5° RTS en 1926).

A sa tête se trouve le sous-lieutenant Pol Lapeyre, chef de section, âgé de 21 ans. Il est là parmi l’ensemble de son régiment, réparti dans d’autres fortins isolés, au total 2 500 hommes sur un front de quatre cents kilomètres, étiré pour défendre la ville et la région de Fez ainsi que la riche plaine de l’Ouergha. Sa mission est simple. Il faut rester en contact avec les populations montagnardes et signaler toute agitation éventuelle susceptible de cacher des agissements d’Abd ’El Krim et de ses troupes.

Depuis qu’il est en place, Pol Lapeyre a fait effectuer des travaux d’aménagement de la place en renforçant les murs d’enceinte et en repoussant encore plus loin le barrage de barbelés. Il a fait augmenter les stocks de munitions et amener 500 kilos de dynamite en vue de percer une voie carrossable en direction du village de Tafrant où se trouve le PC de la 8° compagnie. Actuellement tous les ravitaillements ne peuvent se faire qu’à dos de mulets et les convois sont très vulnérables aux tirs embusqués.

Il a comme adjoint de section, un corse, le sergent Augustin Béovardi. Natif de Castagniccia, il connaît  l’élevage, ainsi il a commencé par rassembler un petit troupeau mis au pacage dans un enclos gardé à quelques centaines de mètres du fortin. La section aura ainsi de la viande et du lait.

On trouve encore deux soldats européens, Derboul et Darbelle qui se sont improvisés maçons dans les travaux de renforcement des constructions et tranchées. Ils occupent ainsi les trente sénégalais qui constituent le corps de la section.

La 8° compagnie est commandée par le Capitaine Pietri et le poste voisin de l’Aoudour, situé sur une crête à sept kilomètres de Beni Derkoul, est dirigé par le Lieutenant Franchi.

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Avril 1925

Pendant les visites d’inspection du Capitaine Pietri dans la première quinzaine du mois d’avril, tout semble calme dans les parages immédiats des fortins mais ce silence et cet immobilisme des populations laissent présager des actions quand le Lieutenant Lapeyre signale l’évacuation d’un village tout proche de sa position de Beni Derkoul. Le capitaine préfère lui accorder pendant quelques jours, le renfort de quarante tirailleurs supplémentaires en préventive à une action des résistants.

Le 15 avril des accrochages ont lieu non loin du fort et les sympathisants locaux ont dû se réfugier en débandade derrière les barbelés.

La nouvelle est télégraphiée au PC de la 8° compagnie mais la réponse du Capitaine Pietri ne parviendra pas. En effet les poteaux et câbles ont été détruits sur l’instant même. L’état major comprend aussitôt que le poste de Beni Derkoul est encerclé par les forces de Abd' El Krim comme vient de l’être également le fortin de l’Aoudour.

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Aucune force n’est suffisante pour espérer conduire un convoi de soutien. Le PC ne regroupe pas assez d’effectifs et d’armements. Seuls des avions peuvent effectuer quelques mitraillages aux abords des fortins pour soulager pendant quelques heures les assauts répétés.

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Beni Derkoul ne dispose que d’un canon de 75 et de deux mitrailleuses lourdes avec quelques grenades et des munitions pour une vingtaine de fusils.

Les vivres sont restreintes et l’eau potable est limitée à 600 litres environ.

Toute la semaine le fortin va subir des harcèlements permanents de jour comme de nuit.

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Le 20 avril Darbelle est blessé par balle au bras.

Le 24 avril, brusquement, toute la 8° compagnie s’enflamme avec les attaques simultanées des forts de Bibane, Archikane, Dar Remich. Le brouillard qui règne interdit toute communication par héliographe, ainsi les surveillances aux jumelles n’apportent aucune information sur la situation des assiégés.

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Deux jours plus tard le Capitaine Pietri arrive à savoir que le fort de l’Aoudour a subi des assauts violents où les assaillants ont pu entrer dans les enceintes pour s’emparer d’une mitrailleuse lourde et 10 000 cartouches. Cette arme assurait la couverture des soldats qui allaient au ravitaillement en eau potable. Désormais il sera impossible de sortir.

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Le Capitaine Pietri fera lancer par avion des blocs de glace dans le fortin pour leur apporter un maigre palliatif au manque d’eau.

Le lendemain, les nouvelles se noircissent davantage quand le PC apprend que les positions tenues par les 5° et 7° compagnies subissent les mêmes attaques violentes sur les places de M’Ghala, Ourtzagh, Bab Cheraka et Bou Adi.

A Fez ont est arrivé à dénombrer l’ampleur de l’offensive des troupes d’Abd’ El Krim en comptant plus de 50 000 combattants. Paris s’émeut et décide de faire acheminer au plus vite des renforts de régiments coloniaux stationnés en Algérie et en Tunisie.

La résistance des fortins de la 8° compagnie est exceptionnelle. Le PC leur ordonne de tenir coûte que coûte.

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Le 3 mai au matin le Capitaine Pietri tente une liaison avec le fort de Beni Derkoul en profitant du soutien d’un groupe mobile du général Colombat. Il atteint le fort et trouve la section du Sous-lieutenant Lapeyre avec un bon moral mais reclus dans des conditions précaires, buvant de l’eau croupie et mangeant de la viande avariée.

Au capitaine, il envoie, en montrant ses sénégalais : « Avec des soldats comme ceux là ils ne nous auront pas » et rajoute, plus solennellement : « Ils ne nous auront jamais vivants…j’ai une soute de 800 kilos de poudre…de quoi leur réserver une bonne surprise »

Les autres forts ne sont pas accessibles car sous les balles ennemies. Seuls des messages parviennent : « Envoyer blocs de glace »

Le 8 mai le sous-lieutenant Lapeyre fête l’anniversaire de ses 22 ans. Pour cadeau il a eu, durant toute la journée, une pluie fine qui a interdit aux rifains de monter des attaques et à ses hommes de récupérer une trentaine de litres d’eau en tendant des bâches. Les ordres de l’Etat-major, retransmis par le PC sont : « Tenir, tenir, tenir ». Il faut démontrer aux rifains que les forces françaises ne se laissent pas intimider et qu’elles ne cèderont aucune place forte.

Mais les fortins tombent. D’abord Aoulaï. Les soldats sont massacrés, lacérés à coups de couteaux et pendus par les pieds. Puis Ourtzagh cède et subit les mêmes atrocités. Enfin c’est au tour de Bab Cheraka où le sergent Bohème, dernier survivant, envoie un ultime message au PC : « Adieu »

Le Capitaine Pietri cache ces hécatombes aux autres forts et réitère les ordres : »Tenir, tenir, tenir »

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Bibane lutte jour et nuit du 23 mai  au 6 juin pour ne pas tomber à son tour. En vain, après avoir repoussé des dizaines d’assauts, un dernier message héliographe lance : « Ils sont dans nos barbelés. Poste fichu »

Il ne reste plus que Beni Derkoul. 11 hommes depuis qu’il en a perdu trois en allant chercher de l’eau dans l’oued voisin. Pol Lapeyre les voit, à cinquante mètres de ses barbelés. Ils ont été pendus par les pieds et les rifains ont allumé un feu sous leurs têtes. Les vivants souffrent de la dysenterie. Darbelle se fait blesser pour la seconde fois en  montant sur un muret durant la dernière attaque. Du côté rifain il avait entendu : « Combien reste-il d’européens dans le fort ? » Il avait répondu : « Assez pour vous dire merde » avant qu’une balle l’atteigne à la cuisse.

Le 11 juin des avions survolent le camp pour larguer blocs de glace, vivres, munitions et courriers. Dans un sac le Sous-lieutenant Pol Lapeyre trouve 15 décorations de la Croix de guerre avec palme et 1 médaille militaire. Il distribue les distinctions jusque sur les tombes des morts. Il apprend qu’il est proposé pour la légion d'honneur, celà le fait sourire, en regardant les crêtes tout autour et les mines ravagées de ses hommes.

Son adjoint, le Sergent Béovardi a été tué la veille. Il était le seul à savoir manipuler le canon de 75.

Sa décision est prise. Il connaît maintenant le sort de ses camarades qui sont tombés sous l’ennemi dans les forts voisins. Ses hommes n’auront pas le même sort.

Il fait regrouper ses barils de poudre, sa dynamite et les obus qu’il ne peut plus tirer. Il fabrique des mèches avec de la gaze.

Les attaques reprennent durant toute la nuit. Les rifains utilisent les canons récupérés dans le fort de Bibane.

Le 13 juin au matin Pol Lapeyre envoie un message : « Sommes plus que six »

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Le Capitaine Pietri scrute à la jumelle le mamelon encerclé et fumant. Il sait qu’il ne peut rien faire. Les renforts attendus sont loin d’être sur sa zone. Il assiste impuissant à l’agonie de Beni Derkoul.

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Le 14 juin au matin Pol Lapeyre télégraphie par héliographe : « Ma tour est prise, tirez dessus »

Puis plus rien. Pietri collé à ses jumelles voit s’embraser la colline. Il imagine la progression des rifains dans le fort et les six derniers survivants vendant chèrement leur peau. IL imagine les atrocités de ce combat au corps à corps……Puis, soudain....

...A 19h30, une énorme boule de feu s’élève du poste, submergeant la montagne dans un énorme vacarme sourd qui résonne en écho. Un champignon de volutes de fumées blanches monte dans le ciel.

Le Capitaine Pietri murmure entre ses lèvres crispées :

« Ils ne nous auront pas vivants,

on leur réserve une drôle de surprise »

Pol Lapeyre est aujourd'hui le parrain de la Corniche (qui rassemble les élèves des classes préparatoires aux grandes écoles militaires) du Lycée militaire de Saint Cyr.

Le texte de la citation est le suivant : "Lapeyre Pol, sous-lieutenant au 5ème régiment de Tirailleurs Sénégalais, commandant le poste de Beni-Derkoul comprenant 4 français et 31 sénégalais, a tenu en échec pendant 61 jours un ennemi ardent et nombreux, a conservé jusqu'au dernier jour un moral superbe, sans une plainte, sans un appel à l'aide. Le 14 Juin 1925, submergé par le flot ennemi, a fait sauter son poste plutôt que de se rendre, ensevelissant à la fois sous ses ruines les restes de sa garnison et les assaillants. Mérite que son nom soit inscrit au livre d'or de l'armée comme l'exemple du devoir et du sentiment de l'honneur." Louis Lyautey, Maréchal de France.

Depuis 1973, cette citation est lue chaque année devant les élèves de la corniche à l'occasion du "2S" (le 2 décembre, anniversaire de la bataille d'Austerlitz).

Il est à noter que la Corniche n'est plus officielle mais que ses pratiques perdurent, comme ici la citation, laquelle reste toutefois un modèle pour tout préparationnaire à l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Extraits de la presse locale du 22 juin 1925:

"Le poste de Béni Derkoul s'est fait sauter." FEZ le 22 juin, correspondant particulier de "l'Intransigeant", monsieur Pierre Causse télégraphie: le poste de Béni Derkoul s'est fait sauter. Cette simple phrase m'a été dite hier soir par un officier qui revenait de Skifa, à huit kilomètres à l'ouest de Beni Derkoul, et qui a assisté impuissant à l'agonie de ce petit poste. Il y avait là haut, à l'est de Téroual au sommet d'un piton rocheux, un sous lieutenant français, le lieutenant Lapeyre, et vingt deux tirailleurs sénégalais. Depuis huit jours, ce petit poste défendu par deux mitrailleuses résistait héroïquement. De Skifa où se trouvait un bataillon de tirailleurs sous les ordres du commandant Couture, on voyait chaque jour les assaillants se rapprocher un peu plus des retranchements du petit poste. Par signaux optiques, Beni Derkoul demandait du secours à Skifa: un canon de mitrailleuse pour remplacer celui d'une pièce hors d'usage, un tire point et un chasse cartouche pour réparer l'autre pièce qui ne valait guère mieux. Skifa, dont l'effectif était trop faible, transmettait ses demandes à Taffrant où se trouvait l'état major. Skifa insistait pour obtenir une section de 75 pour battre les pentes de Beni Derkoul où les "salopards" gagnaient du terrain petit à petit. Ces postes sont fort éloignés, routes difficiles, matériel encore insuffisant. Malgré la volonté des chefs, il ne put être donné suite à temps aux demandes transmises. Le 14 juin, à 19h 30, apès avoir envoyé un dernier SOS, indiquant que les Rifains avaient atteint ses fils de fer barbelés, que ses mitrailleuses étaient muselées et qu'avec six hommes pour défendre les quatre faces de son poste, il ne pouvait plus rien faire, le lieutenant Pol Lapeyre faisait volontairement sauter son poste, et s'ensevelissait sous les décombres avec ses derniers défenseurs pour ne pas tomber vivant aux mains de l'ennemi.

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Le sergent Béovardi a son nom inscrit sur la plaque de marbre des "Soldats morts pour la France" qui est apposée contre la façade principale de l'Eglise de Rusiu, en Castagniccia, avec ceux qui ont laissé leurs vies en 14-18 dans l'Est, à Verdun ou sur le Chemin des Dames.