21 septembre 2006

La Tête de Maure ... Tout un Symbole !

Blasoncorse


La Tête de Maure ... Tout un Symbole !

La tête de Maure n’apparaît pour la première fois qu’en 1281, sur un sceau du Roi Pierre III dit le Grand, Roi d’Aragon et de Valence.
Elle est quadruple et entoure une croix. Ses successeurs continuèrent à se servir de cet emblème pendant un bon siècle. Les armoiries de la Sardaigne y doivent beaucoup.

En ce qui concerne la Corse, il faut savoir que l’emblème n’est pas né dans notre île.
Il y a été importé très justement par les rois d’Aragon successifs, au fil de leurs installations entre la fin du 13è et le début du 14è siècle.
S’il n’est pas exclu que certains chefs corses aient pu prendre la tête de Maure comme enseigne pour leurs fanions ou armoiries, il est en revanche certain qu’à ces périodes, le drapeau à la tête de Maure n’a pas encore été choisi comme drapeau officiel de la Corse.

Mais le 12 mars 1736 débarque à Aleria le baron allemand Théodore de Neuhoff qui, bardé indûment de titres prestigieux s’apprête à prendre le pouvoir sur l’Ile.
Théodore de Neuhoff se fait accompagner, dans sa marche triomphale à travers la Corse, d’un portrait où il figure en tenue d’apparat. Au bas de ce portait on voit un blason où l’on trouve :
au centre, un écu carré surmonté d’une couronne royale, elle-même surmontée d’un globe. Dans l’écu, une tête de Maure, tournée vers la droite de celui qui la regarde, portant un bandeau sur les yeux, noué derrière la tête.

C’est donc à ce roi d’opérette et à cet aventurier d’un autre temps (qui ne régna que six mois), que l’on doit la présence de la tête de Maure sur le drapeau officiel de la Corse.
Or, comme la popularité de Théodore de Neuhoff a été immense en Europe, la tête de Maure fut connue de tous ses Etats, comme le symbole officiel des armes de la Corse.

C’est toutefois avec Pascal Paoli que le drapeau à tête de Maure devient l’emblème officiel de la nation corse.
Bien qu’au début de son « Généralat » Pascal Paoli ne songea pas à innover en cette matière.
En effet il tint à garder l’emblème choisi, en janvier 1735, par les chefs insurgés (dont son père), lors de la  « Consulta » de Corté où l’étendard portait l’image de la Vierge Marie.
Mais en 1760 Pascal Paoli imagine un changement. Il introduit une innovation importante par rapport au drapeau de la « Consulta » de 1735, puisqu'il abandonne l'image de la Vierge et reprend la tête de Maure telle qu'elle figurait sur les cartes de l'époque et sur les armoiries de Théodore de Neuhoff.
Mais il y pratique une énorme différence : la suppression de la chaîne symbolisant l’esclavage.

Le 24 mai 1761, il est décidé de frapper la monnaie du Royaume, c’est à dire une monnaie portant les armes de la Corse dans une version définitive où un cartouche enferme une tête de Maure tournée vers la gauche, avec un bandeau sur le front, noué derrière la nuque et un collier à deux ou trois grains.

Pascal Paoli a effectivement décidé de relever le bandeau qui, jusqu’alors, était placé sur les yeux, dans les armes de Théodore de Neuhoff.
Un mot de lui, cité par l’un de ses biographes, nous donne la raison de cette décision :
" Les Corses veulent y voir clair. La liberté doit marcher au flambeau de la philosophie. Ne dirait-on pas que nous craignons la lumière ? "


L’histoire de la tête de Maure ne s’arrête pas là. La France la conservera sur ses drapeaux en y ajoutant les fleurs de lys mais en supprimant complètement le bandeau.
Puis la Révolution de 1789, dans un premier temps, donna, au tout nouveau département Corse, des armoiries avec une tête de Maure où s’inscrivait une devise : « La Loi, Le Roi ».

Mais, dès 1792 cette devise disparaît laissant seule la tête de Maure et les fleurs de lys.
Lorsque, plus tard, Pascal Paoli forme le royaume anglo-corse, la tête de Maure associée aux armes du roi d’Angleterre redevient, de 1794 à 1796, l’emblème officiel de la Corse.


Encore plus tard, le drapeau se dégagera des armes associées et des fleurs, pour verser dans la simplicité et la modernité.
Avec l’empire puis les Républiques, le collier disparaît comme la boucle d’oreille et le fond de l’étendard s’arrête au blanc immaculé.
Le visage s’oriente définitivement vers la gauche et le profil s’affine au niveau du nez et de la bouche.
Aujourd’hui la Tête de Maure a atteint son image définitive bien que des artistes cherchent à la faire encore évoluer.

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22 septembre 2006

Le 173° Régiment d'Infanterie

La Grande Guerre.... La Première Guerre Mondiale de 14-18

J'ai voulu ouvrir cette rubrique en hommage à tous ceux qui sont morts pour la France. Mais surtout pour tous ceux du 173° RI, le "Régiment des Corses".

                                            173_RI

J'ai voulu une rubrique pour tous ceux de Balagne, de Cinarca, de Casinca ou de Castagniccia qui ont donné leurs 20 ans pour défendre notre liberté et notre honneur, là-bas, en Champagne ou à Verdun.

Pour tous ceux qui sont partis avant de connaître l'amour d'une femme, d'avoir pu être papa, cadavres affalés dans la boue, mangés par les rats, piétinés par des pas, enterrés cà et là, dans des cimetières perdus, loins de leur village.

Aujourd'hui leurs noms sont gravés sur nos Monuments aux Morts ou sur une plaque de la façade de nos Eglises.

Ils ont tous eu leur titre de gloire et ceux qui sont revenus ont raconté les exploits de leurs camarades de Corté, Bastelica, Sartène ou d'ailleurs, morts au cours d'un acte de bravoure entre deux tranchées sur la "cote 304" ou au "bois en Z". Ces braves qui, embarassés par la baïonnette au canon de leurs fusils, préfèraient attaquer l'ennemi au corps à corps, avec leur rustaghja qu'ils avaient ramené du pays à l'occasion d'une permission.

En Corse, sur 45 ooo hommes mobilisés, 11 325 d'entre eux ont été tués au front dont 3 541 appartenant au 173° Régiment d'Infanterie.

J'ai voulu refaire avec eux, le chemin qu'ils ont parcouru entre 1914 et 1918.....

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LE 1ER AOUT 1914

A 17h15, le Lieutenant-Colonel Châtillon, commandant provisoirement le 173° RI, reçoit à Bastia, le télégramme ordonnant la mobilisation générale et fixant comme premier jour le 2 août. L'ordre est transmis immédiatement dans les différents détachements du régiment, répartis sur l'ensemble de l'Ile.

Toute la Corse s'agite. Des villages, descendent tous ces hommes, les bagages à la main, le baluchon sur le dos, pour prendre le train à la première gare ou une voiture à cheval ou même cheminer à pied. Tous les réservistes répondent à l'appel pour rejoindre leur contingent. Les villes, les montagnes se vident en laissant derrière eux des mains qui s'élèvent vers le ciel en signe d'adieu des parents, femmes et enfants au détour d'un chemin ou au bout d'un quai.

Les opérations prévues pour la mobilisation des différentes unités s'effectuent rapidement. Les bataillons et compagnies détachés, sont dirigés par voie ferrée ou par voie de terre, dès le 5 Août, sur Ajaccio, d'où, par transports maritimes escortés, le régiment entier est acheminé vers Marseille. La mobilisation complète s'achève le 12 août dans la cité phocéenne.

Le 14 AOUT 1914 à 01h00 du matin, le régiment s'embarque en chemin de fer à la gare St Charles et quitte Marseille pour rallier Lyon, Dijon, Is sur Tille, Neufchâteau puis, Jarville où il débarque le 15 AOUT. Le 173° RI est alors incorporé à la 2EME Armée qui doit opérer de suite en Lorraine.

Entre le 17 et 19 AOUT 1914 le régiment progresse en milieu hostile pour atteindre les avant-postes, dans la forêt de Koeking

Le 20 AOUT au matin le 173° est engagé dans la bataille de Dieuze. A midi on lui demande de se replier en rompant le combat pour venir en protection des villages de Blanche-Eglise, Mulcey et Marsal. Dans la soirée il est regroupé sur la commune de Dombasle sur Meurthe.

Du 22 au 25 AOUT le régiment occupe statègiquement les communes de la région comme à Blainville sur l'Eau où ils bousculent les arrières gardes des allemands.

Le 26 AOUT, entre Mont sur Meurthe et Blainville le 173° engage un rude combat pendant 17 heures avant d'enlever, à la baïonnette, le village de Mont sur Meurthe, fortement défendu par l'ennemi. Ainsi, jusqu'au début septembre, il restera en contrôle des régions avoisinant Lunéville

PARTICIPATION A LA BATAILLE DE LA MARNE

Le 5 SEPTEMBRE 1914 le 173° fait mouvement pour rejoindre Ligny en Barrois où, le 8, il prend part à la bataille de la Marne. Il livre des combats très violents pour s'emparer de Mogneville, le Bois de Faux Miroir puis le noeud des voies ferrées de Revigny. De là il rejoint le Corps de la 3ème Armée à Dombasle sur Argonne. Les combats se multiplient dans cette région où les progressions se font de tranchées en tranchées solidement établies. Le 29 OCTOBRE le 173° opère dans la zone du Bois de Forges et engage le contact à la "cote 281".

Le 23 NOVEMBRE 1914 le régiment fait route vers Verdun et se cantonne à Haudainville, Ranzières et Mouilly pour être rattaché au 6ème Corps d'Armée

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1915

Durant tout l'hiver 1914/1915 le régiment restera sur Ranzières. Les emplacements français sont défendus chaque jour au prix de combats à la grenade sur les lignes de contact

Du 21 au 26 FEVRIER 1915 le 173° est associé aux troupes engagées sur l'attaque des Eparges. Il restera en place sous les bombardements intensifs des allemands. Du 23 au 26 AVRIL il est encore aux avant-postes pour effectuer une percée dans les lignes ennemies allant jusqu'à leur couper la route de Verdun. Le début du mois MAI 1915 bat les records de violence au niveau des assauts menés contre une division allemande positionnée sur Mouilly. Le régiment est relevé de sa position le 8 JUIN 1915

Au mois d'AOUT le 173° est envoyé sur Sainte Ménéhould pour participer à la bataille du Bois de la Gruerie. Le 13 AOUT il est à nouveau déplacé pour rejoindre, par voie ferrée et voie de terre, la région de Craonne, dans les Bois de Beaumarais. Il renforce le 118° RI fortement éprouvé par des combats au gaz.

1916

Dans l'hiver 1915/1916, le régiment est mis au repos sur les arrières d'Epernay sur le secteur de La Courtine et La Butte du Mesnil. Il s'emploie à renforcer les installations des organisations défensives.

Le 2 MAI 1916 il fait mouvement vers Vitry le François pour se cantonner à Aulnay l'Aitre.

Le 15 MAI le Général Pétain fait savoir que le 173° doit rejoindre la "Cote 304" sur la bataille de verdun. Il se met en mouvement dès le lendemain par voie de terre puis voie ferrée pour aller se cantonner dans Ville sur Cousances. Dans la nuit du 19 MAI les troupes prennent position sur la "Cote 304" où depuis des mois se déroule une lutte acharnée précédée de bombardements d'une violence inouïe. Pas de tranchées, pas de boyaux, que des trous d'obus jointifs sans cesse retournés par d'autres projectiles. Le ravitaillement y est quasiment impossible. Les troupes manquent d'eau. C'est là que, jusqu'à la fin du mois d'AOUT 1916, le régiment, par périodes de huit à dix jours, s'oppose, par une héroïque résistance, à la percée allemande en direction de ESNES. C'est dans cette page d'histoire que le 173° s'illustre de douloureux mais combien glorieux faits d'armes. Les pertes humaines sont immenses, mais malgré les attaques aux lances-flammes, aux bombardements des canons de 150 et 210mm réduisant tout en poussière, la mission qui lui avait été donnée: "Tenir à tout prix" a été respectée.

COTE 304 (29 Mai 1916)

Le 29 mai au matin, après un bombardement qui, de jour et de nuit dure depuis le 25, les Allemands lancent deux violentes attaques à quelques heures d'intervalle l'une de l'autre.

Ces attaques sont précédées en avant d'un feu roulant d'artillerie lourde d'une violence extaordinaire. Au déclenchement de l'attaque, dont l'effort se porte principalement sur le 2e bataillon, les officiers et les hommes montent sur les lèvres des entonnoirs et avec un adjudant qui brandit un drapeau tricolore, reçoivent les Allemands à la grenade, au chant de la « Marseillaise » et au cri de : « Les Boches, on les aura! ».

L'ennemi surpris, hésite un instant; puis pris sous les feux de mitrailleuses et un barrage de grenades, reflue en désordre dans ses tranchées d'où il ne sortira plus. Les bataillons sont alors soumis à un bombardement d'une violence redoublée.

A la suite de cette magnifique résistance, le général de Maud'huy, commandant le 15e corps d'armée, adresse au bataillon la lettre suivante :

"" Je suis heureux de vous transmettre les félicitations des généraux Pétain et Nivelle pour votre conduite. J'y joins les miennes, affectueuses et sincères. Dites à votre bataillon que je le félicite de sa belle tenue; après ce qu'il a fait, on peut avoir en lui une entière confiance à l'avenir.""

En outre, le colonel Demaret, commandant le régiment, reçoit du colonel Steinmetz, commandant la 252e brigade, la lettre suivante :

""Au moment où le dernier bataillon du 173e R. I. (4e bataillon) va être relevé en première ligne, je tiens à vous adresser les félicitations du général commandant la 123e division, commandant le secteur de combat, et du général commandant la 126e division, pour sa belle tenue et la conduite au feu de votre régiment. Les 2e et 4e bataillons surtout se sont trouvés dans des circonstances très difficiles et m'ont confirmé dans la confiance que je pouvais avoir en ma brigade.

Je suis fier de mes deux anciens régiments (173e et 255e) qui ont enfin pu donner ensemble la mesure de leur moral et de leur entrain.

En accordant un souvenir ému à ceux qui sont tombés glorieusement dans nos rangs, il faut songer à ceux qui se sont particulièrement distingués, et je vous prie de bien vouloir m'adresser des propositions de récompenses.

Les chefs de bataillon Collomb et Appert ont été l’âme de la belle résistance du 173e sur la cote 304 contre la violente attaque allemande du 29 mai 1916, consécutive à un long et intense bombardement de son artillerie lourde. ""

Le 2ème bataillon et la 3éme Compagnie du 173° RI sont cités à l'ordre de l'Armée, à la suite de ces opérations:

"" Soumis pendant plusieurs heures à un bombardement de gros calibre et d'une violence inouïe, dans des tranchées ébauchées et sans abri, a repoussé victorieusement, à deux reprises différentes, les attaques de tout un bataillon ennemi, en s'élançant sur lui à la baïonnette en criant: « Les Boches, on les aura » et en chantant la « Marseillaise ».""

La 3ème Compagnie de mitailleuses du 173° RI sous le commandement du Capitaine  Armingaud:

"" Soumise à un bombardement des plus violents, dans une tranchée de première ligne, sans abri, est restée stoïquement auprès de ses pièces, malgré les lourdes pertes qu'elle a subies et au moment des attaques allemandes, a pris par ses feux le flanc de l'adversaire et a puissammment contribué à repousser l'ennemi et conserver intactes ses premièrs lignes. A perdu 3 officiers. ""

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A la suite de ces attaques et distinctions, le régiment est transporté en camion à Beurey où il est mis au repos jusqu'au 11 juin. Le 13 il reprend ses positions sur la "Cote 304"

Les bombardements violents s'enchainent de nouveau. les 29 et 30 juin, deux attaques allemandes sont repoussées malgré un pilonnage incessant et des assauts au lance-flamme.

L'artillerie lourde ennemie s'intensifie encore les 1er, 2, 3 juillet. Mais à chaque assaut le 173° renforce sa position en retranchant les allemands sur leurs lignes.

Le 4 juillet une nouvelle attaque est lancée dès 18h00. Les adversaires sont une nouvelles fois repoussés.

Las de ces combats successifs, le régiment est relevé pour être cantonné à L'Isle en Rigault pour bénéficier d'un repos mérité jusqu'au 3 août. Le 5 il refait mouvement et remonte en secteur "Cote 304" dès le 12 août jusqu'au 12 novembre.

A la mi-décembre le régiment est cantonné dans les Bois de Nixeville pour préparer l'attaque de la "Côte du poivre".

Le 15 décembre, la pluie et la neige tombent en abondance. Un vent glacial souffle en tempête. Les tranchées sont transformées en ruisseaux de boue dans lesquelles les hommes, lourdement chargés, sont obligés de se tenir droits. Après une nuit complète de marche pour se mettre en position, les troupes attendent avec calme et confiance, la minute où elles porteront l'attaque au sommet de la "Côte du Poivre", observatoire depuis lequel l'ennemi, durant des mois, a observé tous les mouvements autour et dans Verdun.

A 10h00 l'assaut est donné. Une heure plus tard tous les objectifs sont atteints et 600 prisonniers allemands sont ramenés.

A la suite de cette attaque, le régiment est cité à l'ordre de la 2ème Armée dans les termes suivants:

"" Sous le commandement du Colonel Bizard, a atteint d'un seul élan le sommet de la Côte du Poivre (cote 342) fortement organisé et tenu par l'ennemi. Son objectif atteint a poursuivi sa marche en avant, nettoyant les abris, détruisant 11 canons, ramenant plus de 600 prisonniers et plusieurs mitrailleuses.""

Le 173° est à nouveau relevé et mis au repos jusqu'au 15 janvier 1917 avant de rejoindre Verdun.

1917

Du 17 Janvier au 31 mars 1917 le régiment ocupe plusieurs positions autour de Verdun, à savoir: la Ferme des Chambrettes, le Bois de Caurières, Louvemont.

Le 28 juin il se met en mouvement pour passer par Thonnange les Moulins, Noncourt, Sailly, Maconcourt où il reste jusqu'au 7 août dans l'attente de l'attaque prévue sur la "cote 344"

Les positions sont prises par 3 bataillonset le 20 août l'assaut est lancé à 4h40. Les tirs d'artillerie sont tellement intenses que les officiers dirigent leurs hommes à la boussole tant la visibilité est réduite à néant par les poussières et nuages de fumées. Tous les obstacles sont franchis dans les barbelés, réseaux de fils de fer, tranchées, tirs de barrage. A 7h00 les objectifs sont atteints. l'avancée est poursuivie sur 3 kilomêtres en profondeur. 5 officiers allemands et 150 hommes sont faits prisonniers et 5 mitrailleuses sont ramenées.

Du 21 au 24 août la riposte ennemie est terrible. Les obus pleuvent d'un manière intense et 5 contre-attaques sont tentées, en vain; le 173° tient bon et reste sur ses positions jusqu'au 29 août au soir, date à laquelle il est relevé pour rejoindre Bar sur Aube.

Pendant ce repos, le général Pétain vient passer le régiment en revue et lui annonce que, cité pour la deuxième fois à l'ordre des Armées, il lui confère la fourragère.

La citation est ainsi conçue:

"" Régiment magnifique de bravoure et d'entrain. Les 20, 21 et 22 août 1917, sous l'énergique impulsion du colonel Bizard, chef de corps d'une haute valeur morale, a enlevé des positions successives fortement organisées, sans se laisser arrêter par un feu nourri de mitrailleuses, ni par des réseaux de fils de fer incomplètement démolis, brisant la résistance désespérée de l'ennemi, résistant avec une vigueur sans exemple à toutes les contre-attaques, a capturé de nombreux prisonniers et un important matériel.""

Le 1er octobre 1917 le régiment, fier de sa fouragère verte, quitte Verdun pour gagner la Lorraine.

Il reste sur les bords de la Seille aux abords de Nancy vers Brin, Bey, Lanfroicourt et Haut Nomeny.

Les accrochages sont liés à des embuscades sans lendemains et sans dommages. Les missions ne sont que des guêts, surveillances actives et travaux fastidieux de renforcements de dispositifs de défense. Cette situation est maintenue jusqu'au mois de juin 1918.

Abri Bombardement

Champagne copain

1918

Le 4 Juin le 173° fait mouvement vers Nancy puis Pont Saint Vincent pour s'embarquer par voie ferrée à destination de Villers sous Coudun qu'il atteint le 8 juin.

Aussitôt il est confronté aux forces ennemies qui cherchent à s'ouvir la route vers Compiègne. Les combats s'engagent le 9 juin sur Le Matz puis Bourmont et Bayencourt. Pour la première fois le 173° doit se protéger des mitraillages de l'aviation allemande. L'artillerie adverse redouble sont pilonnage mais les positions des mitrailleurs corses restent inébranlables. L'opposition s'essouffle et cesse les assauts à 19h00. Le 173° RI s'installe sur "les Bois de la Montagne et de la Marquéglise"

Le lendemain, les forces allemandes redoublent de violence. L'ordre reçu des allemands est: "Ce soir on dort à Compiègne". Le régiment français résiste, mais au 5ème assaut, quasiment encerclé, il doit reculer d'un kilomêtre, le long de la voie ferrée de Villers sous Coudun. Les combats ont lieu dans des champs de blés séparés par des haies d'arbres, ce qui favorise les infiltrations ennemies de part et d'autre du site, mais sans succès.

Le 11 juin à partir de 14h00, l'artillerie lourde allemande décide de pilonner avec une extrème violence, les positions tenues le long de la voie de chemin de fer de manière à affaiblir les forces attachées à ce barrage, puis de lancer ses fantassins, grenadiers et mitrailleurs. C'est un échec. Le 173°, bien ancré sur la voie ferrée, repousse les ultimes assauts. Le calme revient pendant deux jours.

Mais, dans la nuit du 13 au 14, les allemands relancent une offensive d'artillerie d'envergure avec des tirs serrés et nourris d'obus à gaz, de fumigènes, de mines et de grenades éclairantes qui tombent en pluie sur le 173° attaché à sa voie ferrée. Les hommes sont terrés jusqu' 3h00 du matin où l'artillerie se tait pour permettre l'assaut des grenadiers ennemis. La surprise est de taille pour l'adversaire. Le 173° RI est toujours là et, de tir de barrage en tir de barrage, repousse une nouvelle fois ses assaillants. Les combats cessent définitivement et le régiment est chargé de cantonnersur la zone.

Dans le mois d'août le 173° se déplace vers Montigny en Chaussée puis Breteuil-Caply, troussencourt et Dommartin.

Un grand nombre de régiments français est regroupé dans ce secteur pour la "Grande Offensive".

L'attaque se déclenche le 8 août 1918 à 4h20 du matin. Le terrain est gagné champs par champs, colline par colline, chemin par chemin. Les affrontements ne se font plus dans les tranchées mais dans de vastes zones dégagées, sous un soleil de plomb. Le 173° s'empare de la "cote 98" au prix de combats acharnés et se heurte à un repli allemand protégé dans un épais blockhaus du côté de Damery au lieu dit "le Bois en Z". Le 173° recense de lourdes pertes en hommes. Il lancera tois assauts successifs en vain contre ce fortin. Le régiment est alors relevé pour aller se cantonner à Villers les Roye.

C'est alors qu'est publié l'ordre général n° 88 du général Debeney, commandant la 1ère Armée:

"" La bataille est gagnée!

A côté de nos alliés britanniques, vous avez rompu le front ennemi et dégagé Amiens; vous avez encerclé et pris Montdidier; enlevé de haute lutte les positions fortifiées qui couvrent Roye et libéré, sur une profondeur de 25 km, la terre sacrée de chère France

Seize divisions allemandes battues ont laissé entre nos mains plus de dix mille prisonniers, deux cent vingt canons et un matériel énorme.

En quittant les rives de l'Avre pour marcher en avant, saluons avec une pieuse émotion nos braves camarades tombés depuis cinq mois sur la ligne Hangard - Grivesnes.

Là, ils ont brisé l'invasion; là, ils ont préparé l'offensive vengeresse; là, ils ont, de leur sang, inscrit le mot d'ordre auquel vous vous êtes montrés fidèles et qui restera le nôtre :

« Nous voulons vaincre ! »,""

Signé : Général DEBENEY.

Suivra la lettre de félicitations du général commandant la 96° Brigade britannique qui a assisté à l'attaque du " Bois en Z " le 11 août 1918, conçue en ces termes élogieux:

"" MON GÉNÉRAL,

J'ai l'honneur de commander la 96e brigade d'infanterie qui a attaqué les lignes ennemies au nord de la route Amiens-Roye, du Bouchoir au bois en Z, pendant les journées des 10 et 11 août.

J'étais présent sur le champ de bataille pendant toute l'action et en contact intime avec vos braves troupes. J'ai vu une grande partie des combats en de nombreux points de la ligne; mais jamais de ma vie, je n'ai vu un plus beau spectacle de bravoure, d'ardeur, de devoir et de connaissance militaire qu'à l'attaque du bois en Z, faite par votre division, le 11 août, à 17 h. 30.

Veuillez accepter mes cordiales félicitations pour vos officiers et vos soldats. Je considérerai toujours comme le plus grand honneur d'avoir combattu à côté de tels hommes.

Veuillez, s'il vous plaît, faire connaître mon admiration et mes félicitations au colonel commandant l'infanterie de votre division.

Très fidèlement à vous. ""

Austin O Girdwood, Brig. General.

96e Brigade d'Infanterie.

Attaque de FRESNOY LES ROYE

Jusqu'au 25 août, ce sont des reconnaisssances hardies poussées aux lisières du village pour en définir les constructions défensives, sous de violents bombardements de tout calibre et d'obus chimiques. Aucun abri n'est favorable aux troupes qui gardent toutefois un esprit conquérant.

Le 26 août à 04h30, l'attaque est lancée.

Le 173° a devant lui des troupes décidées à une résistance désespérée. L'artillerie ennemie est encore dense. Le barrage allemand s'ouvre, violent et serré ; les mitrailleuses, nombreuses et abritées, arrosent furieusement la plaine.

Malgré cet ouragan de fer, la progression de nos groupes, quoique prudente, est tenace et permanente. De nombreux officiers sont tués ou blessés; les pertes sont sensibles.

Qu'importe! toutes les énergies sont tendues vers un même but : l'enlèvement de ce village transformé en solide et formidable point d'appui par l'ennemi. Près de trois bataillons de régiments différents (7°, 67°, 252° RI) défendaient cette position. Le combat a lieu dans les ruines des maisons, dans les caves, autour de blockhaus de mitrailleuses.

Malgré leur ténacité, les Allemands doivent céder le terrain et, devant un suprême bond de tous ces hommes, ils se rendent ou s'enfuient abandonnant, armes, équipements, matériel.

A 15 heures, le village est définitivement occupé; la liaison est établie avec le 112° RI qui, sur le flanc gauche, a mené une attaque violente et longue.

Au sud-est de Fresnoy, l'ennemi s'est solidement organisé dans un bois que défendent de nombreux groupes de mitrailleurs et de grenadiers : le "Bois Croisette". L'attaque est dévolue à la 46e division qui demande l'appui du 173° ; la 5° compagnie (capitaine Puvieux) est désignée.

Progressant à la grenade, par bonds de trous d'obus en trous d'obus, suivant aussi bien que possible le barrage roulant, s'infiltrant par le nord, passant sous les rafales de mitrailleuses, d'obus et de minnens, la 5° compagnie atteint son but. A 18 heures, les défenseurs du « Bois Croisette », encerclés, mitraillés, traqués à la grenade, lancent dans l'air leur cri de « kamarad ! ».

Ces opérations brillamment menées, valent au régiment, l'ordre élogieux n° 138 du général commandant la 126° division :

"" OFFICIERS ET SOLDATS DE LA 126° DIVISION,

Vous avez pleinement répondu aujourd'hui à l'appel que je vous ai adressé pour exécuter les plans du commandement et crânement vous coucher à Fresnoy ce soir.

Je n'avais jamais douté de vous, mais je tiens à vous dire toute ma satisfaction et ma fierté d'être à la tête de pareilles troupes, en qui je puis avoir pleine et entière confiance.

Vous m'avez expédié, aujourd'hui, 450 prisonniers et 16 officiers boches. Nous pourrons dénombrer un nombreux matériel de mitrailleuses et d'engins divers tombés entre vos mains. C'est un beau coup de filet, dû à votre élan irrésistible et à votre énergique volonté.

A tous, mes amis, mes compliments, et de tout cœur ! Nous tenons le bon bout. On en verra la fin.""

Le général commandant la 126° DI,

Signé : MATHIEU.

L'ennemi ne réagit plus. L'enlèvement de Fresnoy porte un coup décisif au moral allemand. Le 173° progresse ainsi de village en village en entrant dans Tilloy, Billancourt, Breuil, Mayencourt pour aller stationner sur cette zone jusqu'au 1er septembre 1918.

De là il repart pour Flers sur Noye et Essertaux.

Le 173e s'y couvrit de gloire; il fut cité pour la troisième fois à l’ordre de l’armée dans les termes suivants :

O. G. n° 137 – 1ere armée - 30 Septembre 1918 

"" Sous l'habile et énergique impulsion du lieutenant-colonel Houssais, chef de corps d'une inlassable activité et d'un admirable esprit de sacrifice, a fourni du 8 au 31 août 1918 un effort soutenu et prolongé, exigeant les qualités morales, l'esprit d'abnégation et de sacrifice, le mépris du danger, et la résistance à toutes les fatigues dont ce magnifique régiment n'a cessé de faire preuve et dont il vient de donner un nouvel et admirable exemple. A attaqué et enlevé un village particulièrement fortifié et qui servait de pilier à la résistance ennemie, provoquant ainsi un recul de tout le front allemand; puis a bousculé et poursuivi l'ennemi sans répit, l'empêchant, malgré plusieurs tentatives,  de s'arrêter sur de nouvelles positions et réalisant, en 3 jours de combats incessants, une progression de plus de 15km. A capturé 8 officiers dont un chef de bataillon, 250 hommes, 2 canons et un grand nombre de mitrailleuses. ""

Le général commandant la 1ère Armée

signé

Debeney

Au repos, le régiment se prépare aux nouveaux combats auxquels il va être appelé bientôt à participer. Il s'est fixé comme objectif de conquérir la deuxième fourragère jaune.

L'ordre d'alerte parvient le 20 septembre. Par étapes, à travers des villages ruinés, demi-détruits, une campagne désertique, par Folleville, Coullemelle, Lignières, le 173° vient stationner, du 22 au 29 septembre, dans les ruines de Tilloloy et de Lecessier qu'il quitte le 30 pour Nesles.

Les 1er et 2 octobre. il stationne à Villers-Saint-Christophe et Aubegny; les 3, 4 et 5, dans les décombres informes qui indiquent à peine les emplacements des villages du Fayet, de Selency, de Fraucilly-Selency, du Frauquoy et de Thorigny.

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Le 6 octobre 1918, à 05h00 du matin, le 173° entre dans la bataille de la "Ferme de Bellecourt". Plusieurs régiments s'y sont déjà heurtés. Une forte garnison allemande y est retranchée. La ferme est encerclée à 15h30. Les occupants sont sommés de se rendre: 1 commandant, 22 officiers et 410 soldats rendent les armes. Ce succès oblige l'ennemi à battre en retraite. Le 173° le pousse devant lui jusqu'à la Croix Fonsomme pour reprendre la voie ferrèe de Saint Quentin.

Le 10 octobre le régiment se déploie autour de la "Ferme de Forte" où l'ennemi est solidement établi au sommet d'un mamelon défendu par des mitrailleuses lourdes et des lignes de tranchées. L'attaque est décidée pour le lendemain matin 05h00 en appui avec le 55° et le 12° RI. La progression est meurtrière pour les forces françaises. Malgré la capture de 60 allemands, les 2 régiments avançant avec le 173° ne peuvent déboucher sur leurs objectifs. A midi, il est décidé de revenir au point de départ pour réorganiser les progressions.

Deux nouvelles attaques sont donc lancées le 12, mais se trouvent bloquées aux mêmes points que la veille. Les pertes sont importantes. Le 173° avait pourtant atteint la ferme.

Les 13 et 14 octobre, au cours d'une reconnaissance préparant une nouvelle offensive, le lieutenant-colonel Houssais, commandant le 173° est tué par un obus. Le colonel Patacchini est désigné pour le succéder.

Le 15 octobre 1918 à midi, une nouvelle offensive a lieu. Les moyens engagés sont renforcés et le 173° parvient à pénétrer pour la seconde fois dans la ferme, bouscule les occupants, pris d'assaut au corps à corps dans les bâtiments, cours et vergers. Les allemands, au mépris de ces hommes en lutte sur le site, écrasent la ferme sous une pluie d'obus vengeurs. Les forces françaises tiennent. Les contre-attaques sont jugulées par les garnisons de flanc et à 16h00 il est annoncé que la place est aux mains des 3 régiments victorieux. La nuit est calme jusqu'à 05h30 au matin du 16. L'ennemi compte reprendre la ferme. L'artillerie pilonne à nouveau le site avant de lancer plusieurs vagues d'assaut de ses mitrailleurs. les pertes sont lourdes pour l'ennemi qui reflue en désordre. Le 173° poursuit l'ennemi qui se défile devant lui, ainsi le 18 octobre il arrive jusqu'à Mennevret et le Forêt d'Andigny.

Le 20 octobre1918 le régiment est retiré de la bataille et dirigé vers Fontaine Uterte pour un repos grandement mérité. Il ne participera plus à aucun combat. Celui de la Ferme de Forte sera pour lui le dernier de ses faits glorieux dans l'épisode de la guerre 14-18

Le lieutenant-colonel Plan prend le commandement du régiment le 23 octobre 1918 pour recevoir la 4ème citation à l'Ordre de l'Armée, sous ces termes:

173e RÉGIMENT D’INFANTERIE (15e corps d’armée) :

"" Admirable unité de combat, sous l’impulsion généreuse du lieutenant-colonel Houssais, magnifique soldat tombé au champ d’honneur pendant la préparation d’une attaque, puis du commandant Patacchini, a soutenu du 7 au 18 octobre 1918, des combats presque journaliers pendant lesquels il a donné les preuves des plus belles vertus militaires. Forçant le succès par l’opiniâtreté de ses attaques, a enlevé à l’ennemi un important point d’appui très fortement organisé, défendu par une garnison nombreuse et résolue, et dont la chute a provoqué le repli de l’ennemi. A poursuivi et bousculé pendant 15 km puis attaqué l'adversaire qui se retranchait sur une nouvelle position, l'en a chassé après 4 jours de lutte acharnée et a conservé, malgré les plus violentes contre-attaques, un solide point d'appui chaudement disputé et qui devait servir de base à une importante opération ultérieure. Acapturé pendant cette période, i chef de bataillon, 22 officiers, 600 hommes et plus de quarante mitrailleuses.""

Le général de Division commandant la 1ère Armée

signé : DEBENEY

C'est à Tupigny que le régiment apprend la signature de l'armistice le 11 novembre 1918

Plus tard, le 13 novembre 1918, le Maréchal de France, commandant en chef, confèrera au 173° Régiment d'Infanterie, la Fourragère aux couleurs du ruban de la Médaille Militaire.

Le 20 janvier 1919 il reçoit du général Gouraud, la Fourragère jaune avant de faire mouvement vers des occupations de secteurs sur le territoire allemand.

Le 173° rentrera définitivement en France le 14 août 1919

                                                     **********

ACTES INDIVIDUELS DE COURAGE ET FAITS D'HEROISME

Accomplis par des Militaires du 173e Régiment d'Infanterie

au cours des offensives du 8 au 17 Octobre 1918.

Prise de la ferme Bellecourt, par le 1er bataillon du 173e régiment d'infanterie :

Le 8 octobre 1918, les dernières positions de la ligne Hindenburg tenaient encore dans la région de X... L'ennemi s'y cramponnait avec l'énergie du désespoir. Plusieurs attaques avaient déjà été menées sans résultat par des troupes d'élite sur la ferme Bellecourt, point particulièrement organisé, farci de mitrailleuses, et dont les abris bétonnés, au dire des prisonniers, étaient occupés par tout un bataillon de contre-attaque, quand le 1er bataillon du 173e reçut l'ordre de s'emparer coûte que coûte de cette importante position.

La marche d'approche pour se rendre à la base de départ fut particulièrement rude : les éléments du 1er bataillon traversèrent sans hésitation des ravins balayés par des mitrailleuses ennemies et battus par les tirs de barrage. Le Boche n'avait pas épargné les obus toxiques; chacun dut mettre son masque; toutefois le moral restait inébranlable, l'esprit d'assaut intact.

A l'heure H, le bataillon protégé par sa compagnie de mitrailleuses s'élança vers l'objectif : les fusées partirent aussitôt de tous les points de la position ennemie et un violent tir de barrage s'abattit sur le bataillon, tandis que les mitrailleuses boches crépitant avec la dernière énergie, balayaient le terrain d'attaque.

Deux sections, d'un seul élan, purent parvenir à la ferme; l'une commandée par le sous-lieutenant Barazetti, l'autre par l'adjudant Banes, avec qui marchait le capitaine Lezerat, commandant une des compagnies d'attaque.

Pendant que l'une des sections, à coups de grenades et de fusils-mitrailleurs, forçait les défenseurs de la position à se rendre, l'autre section avait bondi aux abris de la troupe de contre-attaque, ne laissant pas le temps aux hommes de garde ennemis de faire fonctionner les mitrailleuses qui étaient placées à chaque entrée d'abri. L'affaire avait été menée avec rapidité et décision; le succès fut complet : toute la garnison fut capturée.

Cinq cents prisonniers environ furent faits dont 23 officiers ou assimilés et plusieurs feldwebel. Le matériel dénombré dans la position conquise comprenait une trentaine de mitrailleuses et plusieurs minenwerfer.

Prise du pont 130 et garde de la position par le 1er bataillon du 173e régiment d'infanterie :

L'ennemi occupait la position du pont 130 dont la prise était pour nous d'une importance capitale pour une progression ultérieure.

Le 1er bataillon du 173e R. I. reçut la mission, dans la nuit du 14 au 15, de s'emparer de ce point d'appui que l'on savait fortement tenu par des mitrailleuses. L'affaire fut soigneusement et habilement organisée et trois groupes, à 0 H. 45, s'élancèrent dans la nuit. Chacun était pénétré de sa mission, savait sa place et le rôle qu'il devait jouer. Le Boche était en éveil; dès le départ, il éventa le coup de main et mit ses mitrailleuses en action. Un des chefs de groupe et plusieurs de ses hommes furent blessés. Une minute de flottement, et, entraînés par l'adjudant Banes, les hommes reprirent leur marche rapide. Lui-même est blessé; craignant que l'attaque ne soit arrêtée, le sous-lieutenant Montoya qui se trouvait sur la base de départ du coup de main sans faire partie de l'opération, très crâne, s'élança à la tête des fractions. Suivant son exemple et voulant venger leurs camarades tombés, tous n'eurent qu'un cri : « En avant ». En quelques minutes, l'affaire était réglée : les groupes occupaient le pont, ayant mis le Boche en fuite et s'emparant d'une mitraillette. Mais les Allemands sentant l'importance de la position n'en restèrent pas là et ce fut une série de violentes contre-attaques venant de toutes les directions.

La garnison était affaiblie par ses pertes; on organisa la résistance, et. successivement, tous les assauts vinrent se briser sous le feu des défenseurs.

Le soldat Pons, véritable exemple de bravoure et d'abnégation, se portant avec la mitraillette qu'il avait prise aux points les plus menacés, arrêta chaque fois les assaillants.

Une dernière attaque précédée d'un violent bombardement à obus toxiques n'eut pour résultat que de laisser quatre prisonniers entre nos mains. Des renforts arrivèrent; cette poignée de braves avait rempli sa mission : pris et gardé le pont 130.

Prise de la ferme forte.

La 1e compagnie de mitrailleuses à la prise de la ferme Forte :

La journée du 15 a été dure, mais glorieuse pour le régiment : un solide point d'appui, une ferme, a été enlevée par nos poilus dont le moral, malgré huit jours d'une lutte âpre était toujours aussi élevé.

Dans la soirée, plusieurs contre-attaques boches se sont heurtées à une défense implacable. Le lendemain matin, voulant profiler de la brume, les Allemands essayent, une fois de plus, de nous ravir ces ruines qui nous ont coûté tant d'efforts. On voit se dessiner leur attaque, chacun d'eux connaissait son rôle : un à un, ils s'infiltrent, essayent de surprendre la vigilance de la faible garnison.

Des mitrailleurs boches s'avançant, se sont établis à une quarantaine de mètres de notre position. Mais en face d'eux, sont aussi nos mitrailleurs. Leur chef, l'adjudant Bayard, suit les mouvements de l'ennemi. Calme, sûr de lui et de ses hommes, il conçoit son plan : il passe un mot d'ordre : « Que personne ne tire avant mon signal »; et les mitrailleurs, confiants, attendent. Au moment où les mitrailleuses boches, en face engageaient la bande, un commandement! Notre mitrailleuse crépite; les Boches s'écroulent sur leurs pièces; un bond en avant, et la mitrailleuse ennemie était nôtre. La retourner fut l'affaire d'une seconde et nos poilus, fiers de leurs exploits, attendent, plus fermes que jamais, une nouvelle tentative ennemie.

Le 2e bataillon du 173e régiment d'infanterie à la ferme Forte :

Le 11 octobre, le chef de bataillon veut à tout prix faire parvenir un renseignement important au chef de corps. Il désigne le cycliste Salicetti. Le terrain à parcourir est long, absolument découvert, battu de toutes parts par de nombreuses mitrailleuses. C'est la mort presque certaine pour qui s'y aventure. Salicetti part cependant. II est touché d'une première balle : puis, successivement de trois autres. Malgré la perte de son sang et son épuisement extrême, il continue sa marche. Son itinéraire croise un poste de secours : le médecin veut l'y retenir. « Non ! répond Salicetti, je dois avant tout porter au colonel le pli qui m'a été confié. » Le poste du colonel étant à un kilomètre de là, Salicetti y parvient, accomplit sa mission, et c'est alors seulement qu'il consent à être pansé.

Le 11 octobre, le sergent Vincent et le soldat Enguerrand marchent avec la première vague à l'assaut d'une ferme forte-ment occupée et défendue par de nombreuses mitrailleuses. Un réseau de fil de fer épais et haut barre le chemin; les mitrailleuses ennemies tirent de toute part. Ne pouvant espérer couper ou franchir la trame du réseau, le sergent Vincent et le soldat Enguerrand se glissent sous lui, rampent jusqu'au bord opposé et bondissent sur les mitrailleurs ennemis. Ils en tuent deux et capturent 10 prisonniers.

Le 11 octobre, le soldat brancardier Braconi, déjà assez sérieusement blessé, entend en avant de la ligne les appels d'un de ses camarades touché d'une balle. Malgré le feu extrêmement violent des mitrailleuses qui balayaient le plateau, Braconi se porte en avant au secours du blessé. Une deuxième balle reçue immédiatement ne l'arrête pas; il continue jusqu'au moment où il tombe mortellement frappé de plusieurs balles. Cet homme seul, sans arme, portait à son bras le brassard de la Croix Rouge.

Le 3e bataillon du 173e régiment d'infanterie à la ferme Forte :

Le 15 octobre, à l'attaque de la ferme Forte, la 10e compagnie attaquait prenant une partie de la tranchée à revers. Marchant en tète, la baïonnette haute, l'agent de liaison Demange, Alsacien, venu comme volontaire sur le front français, fit preuve d'une telle ardeur qu'il allait plus vite que le barrage roulant, si bien qu'il arriva avant les obus de 75 sur un groupe de quinze Allemands qui attendaient le moment propice pour faire entrer leurs mitrailleuses en action. Telle fut leur surprise que devant la seule menace de cet homme résolu, ils levèrent les bras, abandonnant leurs armes.

A la ferme Forte, le 3e bataillon du 173e R. I. repousse victorieusement cinq contre-attaques. La plus dure fut celle du 16 octobre, lancée au petit jour après une formidable préparation d'artillerie.

Dans un trou d'obus avancé, une pièce de la 3e compagnie de mitrailleuses était en position, et attendait l'ennemi qui avançait de toute part. Sur quatre servants, trois sont mis hors de combat tant par le feu de l'artillerie que par les balles de mitrailleuses qui appuient l'attaque allemande. Resté seul à son poste, au milieu d'une fumée épaisse, le mitrailleur Felce, avec un sang-froid extraordinaire, continue à servir la pièce, chargeant, visant, tirant, empêchant ainsi les vagues d'assaut de déboucher du petit ravin où elles sont massées.

Une hardie patrouille de tête a cependant réussi à s'infiltrer à courte distance, sautant de trou en trou. Croyant le moment propice, le sergent allemand se précipite avec ses quatre hommes sur cet homme resté seul qui ose résister. En quelques balles bien ajustées, le soldat Felce les étendit raides morts, l'un après l'autre. Le dernier était tombé à quelques mètres à peine de sa pièce.

Aux armées, le 22 octobre 1918.

Le chef de bataillon

Commandant provisoirement le 173e R.I.,

Signé : PATACCHINI.

                      Cote_304

         Monument érigé en mémoire de ceux qui ont laissé leur vie à la "COTE 304"

                      Image10

Le 25 mai 2001, à Esne-en-Argonne (18 km au sud-ouest de Verdun) le monument dédié à la mémoire du 173° Régiment d'Infanterie, vient d'être inauguré, après son entière restauration, effectuée par l'Amicale des Anciens du Régiment, le souvenir Français et la Collectivité territoriale de la Corse.

Devant le monument fleuri, deux poilus, un capitaine et un soldat, rendent les honneurs militaires.. A leurs cotés, les deux petits enfants qui eurent le grand honneur de dévoiler le mémorial. La petite fille tient encore, soigneusement plié dans ses bras, le voile tricolore tandis que son frère ne semble pas du tout intimidé par le public. Le flambeau est transmis, charge à ces jeunes, de veiller à conserver et à perpétuer, à leur tour, aux générations futures, le devoir de mémoire de tous ceux qui sont morts pour la France

Le Régiment devient 173° de Réserve en 1951

Il est dissout 30 juin 2001

A la dissolution du 373ème RI puis du 173ème RI, la Réserve a été rattachée au :

2ème Régiment Etranger de Parachutistes (6° compagnie) qui est basé

au Camp RAFFALLI à Calvi. (photo ci-dessous les garants du drapeau)

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Des visages de nos héros ......

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Des actes de décès........

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(fiches éditées depuis le site www:memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr)

LES BOCHES, LES SCHLEUX, LES FRIDOLINS

Dans la lecture des citations et des actes individuels de courage et faits d'héroisme, vous avez pu être surpris de lire le qualificatif de "boche" pour nommer l'ennemi sur des écritures officielles de l'armée française.........mais au fait, d'où vient l'origine du mot "boche" ?

Il y a eu une époque pendant laquelle les Français affublaient les Allemands de toutes sortes d'expressions péjoratives. Boches, Schleuh, Fritz etc …Vous les connaissez, mais en connaissez-vous la provenance ?

Les Français aiment tellement les Allemands qu'au cours de l'histoire, ils les ont affublés de différents noms d'oiseaux plus charmants les uns que les autres.

Regardons cela d'un peu plus près.

La pire insulte, c'est le mot "boche".

L'apparition de BOCHE remonte à la seconde moitié du 19 ième siècle, vers 1860, et "boche", ça viendrait d' "ALBOCHE".

Alboche est un terme un peu plus ancien formé du préfixe "AL", abréviation de "allemand" et du suffixe "boche".

Et "boche", avant de désigner l'ennemi allemand, était utilisé dans l'argot du 19ième siècle dans l'expression "tête de boche" pour désigner une personne à la tête dure, "une tête de bois" puisque "boche", à l'origine, c'est une boule, une boule en bois comme celle que l'on lance dans un jeu de quilles, par exemple.

Donc, je résume:

la boche, la boule de bois

le boche, l'homme à la tête de bois,

l'Alboche, l'Allemand à la tête de bois, qui, abrégé, redevient boche.

Comme l'attaque est la meilleure défense, il y a une entreprise d'électroménager allemande, BOSCH pour ne pas la nommer, qui a judicieusement joué de cette homonymie dans son slogan : " c'est bien, c'est beau, c'est Bosch".

Autre dénomination très peu sympathique:

CHLEU ou bien CHLEUH avec un H ou parfois encore SCHLEU avec un S devant.

D'où vient ce mot dont la prononciation avec le son "sch" rappelle certaines caractéristiques de la langue allemande?

CHLEUH, c'est le nom des populations berbères du Maroc occidental.

Les soldats français qui combattent au Maroc au début du 20ième siècle appellent ainsi les soldats des troupes territoriales. A leurs yeux, ce sont des sauvages, des barbares qui parlent une langue incompréhensible.

Ce terme importé en France désigne alors les Alsaciens et autres frontaliers qui parlent une autre langue que le français, on dit que ce sont des chleuhs qui parle schleu, puis ce terme désigne le soldat allemand avant de désigner plus largement l'occupant allemand pendant la second guerre mondiale.

Terminons par une désignation moins violente mais non moins péjorative: le Fritz.

Fritz est un prénom commun en Allemagne, notamment à la fin du 19ième siècle, c'est le diminutif de Friedrich, l'un des prénoms favoris des Hohenzollern, les empereurs de Prusse.

Le Fritz se décline et donne pendant la première guerre le fridolin, le frisé et même le frisou pendant la seconde guerre mondiale...

Posté par A Rustaghja à 19:28 - - Commentaires [53] - Permalien [#]

27 septembre 2006

1918 - Année noire pour la Corse

1918 Année Noire pour la Corse...

La guerre fait rage dans l'Est de la France et en Champagne. Tous les hommes valides de la Corse sont dans les tranchées depuis 4 ans (voir 173° Régiment d'Infanterie) pour affronter l'ennemi avec courage et bravoure.

Ils ont 20 ans pour la plupart...mais ils ont aussi 45 ans et sont pères de 3 enfants. ...La Corse faisant partie des très rares départements français à avoir vu mobiliser des pères de familles nombreuses au delà même de l'âge limite de rappel des réservistes.

Dans les villages, les anciens restés auprès des femmes et enfants, souffrent ensemble de la misère due au manque de ravitaillement et aux récoltes non faites par manque de bras. On attend avec espoir les permissionnaires qui profitent de leur temps de repos pour effectuer les travaux d'urgence. Tout le monde espère la fin de la guerre devenue interminable.

Justement ce 15 avril 1918 le vapeur "le Balkan" quitte le continent à destination de la Corse avec 519 passagers à bord dont 300 soldats permissionnaires. Malheureusement dans la nuit du 15 au 16, le navire est repéré par un sous-marin allemand. Il n'y a pas de quartier, le vapeur est torpillé au large de Calvi. Il sombre très vite entrainant avec lui, la mort de 417 passagers. Les secours repècheront les 102 survivants. Le sort noir avait encore frappé au plus fort du malheur.

h006   balkan

Voici une photo du vapeur "Le Balkan" torpillé dans la nuit du 15 au 16 avril 1918 et la plaque commémorative que l'on peut lire à Calvi.

Sur les monuments aux morts, cette tragédie a fait rajouter, à la liste gravée des morts pour la France, ces victimes civiles et militaires innocentes, comme à Ville di Petrabugno ou l'on peut lire:

Alexandrine et Lucie MANFRUELLI "torpillage du Balkan"

Pierre et Marie THIERS   "torpillage du Balkan"

(pour la lecture des fiches ci-après, cliquez dessus comme pour les photos)

balk2        balkan_mort

Ci-dessus, parmi d'autres, deux déclarations de décès établies par l'armée, relatant le torpillage du "Balkan" pour deux malheureux permissionnaires. Ces états de décès relatent, pour un soldat de Balagne, sa mort déclarée, suite à la découverte de son corps retrouvé au fond d'une barque échouée, non loin de L'Ile Rousse et provenant du vapeur "Le Balkan".

(Si vous voulez accéder à des recherches semblables, rapprochez vous du site "www:mémoire des hommes.sga.defense.gouv.fr")

Il ne faut pas oublier que 2 ans auparavant, une tragédie semblable s'est déroulée au large de la Grèce:

Le 23 février 1916, la « Provence II » quitte Toulon, son port d’attache pour les opérations dans la Méditerranée, avec à son bord un contingent de 2000 militaires dont un important détachement du IIIe Régiment d’Infanterie Coloniale destiné au renfort des troupes, 400 hommes d’équipage et environ 200 chevaux et mulets de l’armée. Le 26 février 1916, au large du Cap de Matapan (Grèce) (38°58 de latitude Nord et 18°59 de longitude), la « Provence II » est touchée à tribord par une torpille du sous-marin allemand UC 38 à 15 heures. L’ordre d’évacuer est donné et le Capitaine de Frégate Vesco, commandant le bâtiment, conserve son sang-froid pour organiser l’évacuation. Aussitôt des SOS sont envoyés par télégraphie. 17 minutes après son torpillage, la « Provence II » coule. Les rescapés sont recueillis par le navire hôpital français « Canada », le torpilleur français « Fantassin », l’aviso britannique « Marguerite » et le torpilleur français « Cavalier ». Seuls 870 hommes ont survécu à ce naufrage.

Parmi les naufragés, des victimes d'origine corse, appartenant aux Régiments Coloniaux. Ci-dessous nous pouvons lire l'avis de décès du soldat Baptiste Vincenti.

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LA GRIPPE ESPAGNOLE

L'été 1918 passe et en septembre, le plus lourd fléau que la terre ait connu s'abat sur l'Ile: La Grippe Espagnole, qui fera 20 millions de morts dans le monde.

Les populations de l'Ile, âgées de 20 à 40 ans, sont les victimes désignées par cette pandémie. Elle s'attaque donc principalement aux femmes et aux permissionnaires. Les villes et villages sont décimés en un automne. Le sort noir s'acharne une nouvelle fois sur la Corse pour parachever les effets dévastateurs de la guerre.

Extrait d'un rapport médical de l'époque:

« Quand on circule dans une salle de grippés, on est frappé par l’aspect de ces malades, à demi assis sur leur lit en décubitus latéral [allongés sur le côté], à la respiration brève et pénible qui montre déjà l’intervention des muscles respiratoires accessoires. Ici, on n’observe plus le faciès rouge du début mais un teint plombé. Le regard inquiet semble dire la crainte d’une asphyxie pulmonaire. Bientôt, c’est une pluie de râles sur toute la surface pulmonaire. C’est la forme œdémateuse où le malade crache une mousse blanche parfois sanguinolente. Puis survient l’asphyxie. »

Posté par A Rustaghja à 21:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

28 septembre 2006

Le Lieutenant Pol Lapeyre et le Sergent Béovardi

La pacification du Maroc – La guerre du Rif  1921-1926

« Ils ne nous auront pas vivants,

on leur réserve une drôle de surprise »

Un peu d’histoire

                               cartemaroc

                               MAROC

A cette époque, le Rif, chaîne montagneuse bordant le littoral méditerranéen du Maroc, est habité par de farouches tribus berbères.

Depuis 1912 et l’accord de protectorat conjoint de l’Espagne avec la France pour la sauvegarde du Sultan et de son royaume marocain, le Rif est devenu une poche de résistance contre l’occupation étrangère christianisante.

En 1921 cette opposition entre réellement en rébellion sous la conduite d’un chef nommé Abd'El Krim qui impose plusieurs défaites aux troupes espagnoles, notamment au mois de juin, à Anoual, où plus de 15 000 soldats trouvent la mort.

Fort de cette victoire, il proclame la république Rifaine en février 1922 et se nomme Président.

La France s’engage alors plus précisément dans cette campagne militaire avec le Maréchal Lyautey qui dépêche des forces coloniales importantes sur place, en disposant dans le Rif, des postes avancés pour protéger les régions de Fez et de Taza. Les escarmouches sont cuisantes jusqu’en 1925 où le Maréchal Pétain renforce encore le dispositif en regroupant les régiments coloniaux comme le R.T.S.M. (régiment de tirailleurs sénégalais au Maroc), le RICM (régiment d’infanterie coloniale au Maroc) et la légion étrangère, juste avant la grande offensive.

                                                                               Abdel

Le Fort de Beni Derkoul

1925

Le poste de Beni Derkoul n’est ni meilleur ni pire que les autres postes avancés bâtis dans les contreforts du Rif. Un mamelon pour observer à 360°, des constructions simples de pierres sèches liées à l’argile ou la chaux avec des toits de tôles ondulées. Des murets délimitent un quadrilatère renfermant ces petites baraques et à chaque angle s’avance un blockhaus fortifié relié aux autres par des tranchées, l’ensemble enroulé de fils barbelés protecteurs. La zone est aride, la végétation rase et l’eau est souvent manquante ou loin vers un puits ou un oued marécageux.

De ce mamelon on peut voir l’autre fort, celui de Achir Kane et plus loin deviner les sommets de Aïn Bou Aïssa.

                   Le S/ lieutenant  Pol Lapeyre    lapeyre

Beni Derkoul est servi par une section de la 8° compagnie du 1er RTSM (qui deviendra le 5° RTS en 1926).

A sa tête se trouve le sous-lieutenant Pol Lapeyre, chef de section, âgé de 21 ans. Il est là parmi l’ensemble de son régiment, réparti dans d’autres fortins isolés, au total 2 500 hommes sur un front de quatre cents kilomètres, étiré pour défendre la ville et la région de Fez ainsi que la riche plaine de l’Ouergha. Sa mission est simple. Il faut rester en contact avec les populations montagnardes et signaler toute agitation éventuelle susceptible de cacher des agissements d’Abd ’El Krim et de ses troupes.

Depuis qu’il est en place, Pol Lapeyre a fait effectuer des travaux d’aménagement de la place en renforçant les murs d’enceinte et en repoussant encore plus loin le barrage de barbelés. Il a fait augmenter les stocks de munitions et amener 500 kilos de dynamite en vue de percer une voie carrossable en direction du village de Tafrant où se trouve le PC de la 8° compagnie. Actuellement tous les ravitaillements ne peuvent se faire qu’à dos de mulets et les convois sont très vulnérables aux tirs embusqués.

Il a comme adjoint de section, un corse, le sergent Augustin Béovardi. Natif de Castagniccia, il connaît  l’élevage, ainsi il a commencé par rassembler un petit troupeau mis au pacage dans un enclos gardé à quelques centaines de mètres du fortin. La section aura ainsi de la viande et du lait.

On trouve encore deux soldats européens, Derboul et Darbelle qui se sont improvisés maçons dans les travaux de renforcement des constructions et tranchées. Ils occupent ainsi les trente sénégalais qui constituent le corps de la section.

La 8° compagnie est commandée par le Capitaine Pietri et le poste voisin de l’Aoudour, situé sur une crête à sept kilomètres de Beni Derkoul, est dirigé par le Lieutenant Franchi.

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Avril 1925

Pendant les visites d’inspection du Capitaine Pietri dans la première quinzaine du mois d’avril, tout semble calme dans les parages immédiats des fortins mais ce silence et cet immobilisme des populations laissent présager des actions quand le Lieutenant Lapeyre signale l’évacuation d’un village tout proche de sa position de Beni Derkoul. Le capitaine préfère lui accorder pendant quelques jours, le renfort de quarante tirailleurs supplémentaires en préventive à une action des résistants.

Le 15 avril des accrochages ont lieu non loin du fort et les sympathisants locaux ont dû se réfugier en débandade derrière les barbelés.

La nouvelle est télégraphiée au PC de la 8° compagnie mais la réponse du Capitaine Pietri ne parviendra pas. En effet les poteaux et câbles ont été détruits sur l’instant même. L’état major comprend aussitôt que le poste de Beni Derkoul est encerclé par les forces de Abd' El Krim comme vient de l’être également le fortin de l’Aoudour.

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Aucune force n’est suffisante pour espérer conduire un convoi de soutien. Le PC ne regroupe pas assez d’effectifs et d’armements. Seuls des avions peuvent effectuer quelques mitraillages aux abords des fortins pour soulager pendant quelques heures les assauts répétés.

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Beni Derkoul ne dispose que d’un canon de 75 et de deux mitrailleuses lourdes avec quelques grenades et des munitions pour une vingtaine de fusils.

Les vivres sont restreintes et l’eau potable est limitée à 600 litres environ.

Toute la semaine le fortin va subir des harcèlements permanents de jour comme de nuit.

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Le 20 avril Darbelle est blessé par balle au bras.

Le 24 avril, brusquement, toute la 8° compagnie s’enflamme avec les attaques simultanées des forts de Bibane, Archikane, Dar Remich. Le brouillard qui règne interdit toute communication par héliographe, ainsi les surveillances aux jumelles n’apportent aucune information sur la situation des assiégés.

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Deux jours plus tard le Capitaine Pietri arrive à savoir que le fort de l’Aoudour a subi des assauts violents où les assaillants ont pu entrer dans les enceintes pour s’emparer d’une mitrailleuse lourde et 10 000 cartouches. Cette arme assurait la couverture des soldats qui allaient au ravitaillement en eau potable. Désormais il sera impossible de sortir.

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Le Capitaine Pietri fera lancer par avion des blocs de glace dans le fortin pour leur apporter un maigre palliatif au manque d’eau.

Le lendemain, les nouvelles se noircissent davantage quand le PC apprend que les positions tenues par les 5° et 7° compagnies subissent les mêmes attaques violentes sur les places de M’Ghala, Ourtzagh, Bab Cheraka et Bou Adi.

A Fez ont est arrivé à dénombrer l’ampleur de l’offensive des troupes d’Abd’ El Krim en comptant plus de 50 000 combattants. Paris s’émeut et décide de faire acheminer au plus vite des renforts de régiments coloniaux stationnés en Algérie et en Tunisie.

La résistance des fortins de la 8° compagnie est exceptionnelle. Le PC leur ordonne de tenir coûte que coûte.

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Le 3 mai au matin le Capitaine Pietri tente une liaison avec le fort de Beni Derkoul en profitant du soutien d’un groupe mobile du général Colombat. Il atteint le fort et trouve la section du Sous-lieutenant Lapeyre avec un bon moral mais reclus dans des conditions précaires, buvant de l’eau croupie et mangeant de la viande avariée.

Au capitaine, il envoie, en montrant ses sénégalais : « Avec des soldats comme ceux là ils ne nous auront pas » et rajoute, plus solennellement : « Ils ne nous auront jamais vivants…j’ai une soute de 800 kilos de poudre…de quoi leur réserver une bonne surprise »

Les autres forts ne sont pas accessibles car sous les balles ennemies. Seuls des messages parviennent : « Envoyer blocs de glace »

Le 8 mai le sous-lieutenant Lapeyre fête l’anniversaire de ses 22 ans. Pour cadeau il a eu, durant toute la journée, une pluie fine qui a interdit aux rifains de monter des attaques et à ses hommes de récupérer une trentaine de litres d’eau en tendant des bâches. Les ordres de l’Etat-major, retransmis par le PC sont : « Tenir, tenir, tenir ». Il faut démontrer aux rifains que les forces françaises ne se laissent pas intimider et qu’elles ne cèderont aucune place forte.

Mais les fortins tombent. D’abord Aoulaï. Les soldats sont massacrés, lacérés à coups de couteaux et pendus par les pieds. Puis Ourtzagh cède et subit les mêmes atrocités. Enfin c’est au tour de Bab Cheraka où le sergent Bohème, dernier survivant, envoie un ultime message au PC : « Adieu »

Le Capitaine Pietri cache ces hécatombes aux autres forts et réitère les ordres : »Tenir, tenir, tenir »

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Bibane lutte jour et nuit du 23 mai  au 6 juin pour ne pas tomber à son tour. En vain, après avoir repoussé des dizaines d’assauts, un dernier message héliographe lance : « Ils sont dans nos barbelés. Poste fichu »

Il ne reste plus que Beni Derkoul. 11 hommes depuis qu’il en a perdu trois en allant chercher de l’eau dans l’oued voisin. Pol Lapeyre les voit, à cinquante mètres de ses barbelés. Ils ont été pendus par les pieds et les rifains ont allumé un feu sous leurs têtes. Les vivants souffrent de la dysenterie. Darbelle se fait blesser pour la seconde fois en  montant sur un muret durant la dernière attaque. Du côté rifain il avait entendu : « Combien reste-il d’européens dans le fort ? » Il avait répondu : « Assez pour vous dire merde » avant qu’une balle l’atteigne à la cuisse.

Le 11 juin des avions survolent le camp pour larguer blocs de glace, vivres, munitions et courriers. Dans un sac le Sous-lieutenant Pol Lapeyre trouve 15 décorations de la Croix de guerre avec palme et 1 médaille militaire. Il distribue les distinctions jusque sur les tombes des morts. Il apprend qu’il est proposé pour la légion d'honneur, celà le fait sourire, en regardant les crêtes tout autour et les mines ravagées de ses hommes.

Son adjoint, le Sergent Béovardi a été tué la veille. Il était le seul à savoir manipuler le canon de 75.

Sa décision est prise. Il connaît maintenant le sort de ses camarades qui sont tombés sous l’ennemi dans les forts voisins. Ses hommes n’auront pas le même sort.

Il fait regrouper ses barils de poudre, sa dynamite et les obus qu’il ne peut plus tirer. Il fabrique des mèches avec de la gaze.

Les attaques reprennent durant toute la nuit. Les rifains utilisent les canons récupérés dans le fort de Bibane.

Le 13 juin au matin Pol Lapeyre envoie un message : « Sommes plus que six »

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Le Capitaine Pietri scrute à la jumelle le mamelon encerclé et fumant. Il sait qu’il ne peut rien faire. Les renforts attendus sont loin d’être sur sa zone. Il assiste impuissant à l’agonie de Beni Derkoul.

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Le 14 juin au matin Pol Lapeyre télégraphie par héliographe : « Ma tour est prise, tirez dessus »

Puis plus rien. Pietri collé à ses jumelles voit s’embraser la colline. Il imagine la progression des rifains dans le fort et les six derniers survivants vendant chèrement leur peau. IL imagine les atrocités de ce combat au corps à corps……Puis, soudain....

...A 19h30, une énorme boule de feu s’élève du poste, submergeant la montagne dans un énorme vacarme sourd qui résonne en écho. Un champignon de volutes de fumées blanches monte dans le ciel.

Le Capitaine Pietri murmure entre ses lèvres crispées :

« Ils ne nous auront pas vivants,

on leur réserve une drôle de surprise »

Pol Lapeyre est aujourd'hui le parrain de la Corniche (qui rassemble les élèves des classes préparatoires aux grandes écoles militaires) du Lycée militaire de Saint Cyr.

Le texte de la citation est le suivant : "Lapeyre Pol, sous-lieutenant au 5ème régiment de Tirailleurs Sénégalais, commandant le poste de Beni-Derkoul comprenant 4 français et 31 sénégalais, a tenu en échec pendant 61 jours un ennemi ardent et nombreux, a conservé jusqu'au dernier jour un moral superbe, sans une plainte, sans un appel à l'aide. Le 14 Juin 1925, submergé par le flot ennemi, a fait sauter son poste plutôt que de se rendre, ensevelissant à la fois sous ses ruines les restes de sa garnison et les assaillants. Mérite que son nom soit inscrit au livre d'or de l'armée comme l'exemple du devoir et du sentiment de l'honneur." Louis Lyautey, Maréchal de France.

Depuis 1973, cette citation est lue chaque année devant les élèves de la corniche à l'occasion du "2S" (le 2 décembre, anniversaire de la bataille d'Austerlitz).

Il est à noter que la Corniche n'est plus officielle mais que ses pratiques perdurent, comme ici la citation, laquelle reste toutefois un modèle pour tout préparationnaire à l'École Spéciale Militaire de Saint-Cyr Coëtquidan.

Extraits de la presse locale du 22 juin 1925:

"Le poste de Béni Derkoul s'est fait sauter." FEZ le 22 juin, correspondant particulier de "l'Intransigeant", monsieur Pierre Causse télégraphie: le poste de Béni Derkoul s'est fait sauter. Cette simple phrase m'a été dite hier soir par un officier qui revenait de Skifa, à huit kilomètres à l'ouest de Beni Derkoul, et qui a assisté impuissant à l'agonie de ce petit poste. Il y avait là haut, à l'est de Téroual au sommet d'un piton rocheux, un sous lieutenant français, le lieutenant Lapeyre, et vingt deux tirailleurs sénégalais. Depuis huit jours, ce petit poste défendu par deux mitrailleuses résistait héroïquement. De Skifa où se trouvait un bataillon de tirailleurs sous les ordres du commandant Couture, on voyait chaque jour les assaillants se rapprocher un peu plus des retranchements du petit poste. Par signaux optiques, Beni Derkoul demandait du secours à Skifa: un canon de mitrailleuse pour remplacer celui d'une pièce hors d'usage, un tire point et un chasse cartouche pour réparer l'autre pièce qui ne valait guère mieux. Skifa, dont l'effectif était trop faible, transmettait ses demandes à Taffrant où se trouvait l'état major. Skifa insistait pour obtenir une section de 75 pour battre les pentes de Beni Derkoul où les "salopards" gagnaient du terrain petit à petit. Ces postes sont fort éloignés, routes difficiles, matériel encore insuffisant. Malgré la volonté des chefs, il ne put être donné suite à temps aux demandes transmises. Le 14 juin, à 19h 30, apès avoir envoyé un dernier SOS, indiquant que les Rifains avaient atteint ses fils de fer barbelés, que ses mitrailleuses étaient muselées et qu'avec six hommes pour défendre les quatre faces de son poste, il ne pouvait plus rien faire, le lieutenant Pol Lapeyre faisait volontairement sauter son poste, et s'ensevelissait sous les décombres avec ses derniers défenseurs pour ne pas tomber vivant aux mains de l'ennemi.

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Le sergent Béovardi a son nom inscrit sur la plaque de marbre des "Soldats morts pour la France" qui est apposée contre la façade principale de l'Eglise de Rusiu, en Castagniccia, avec ceux qui ont laissé leurs vies en 14-18 dans l'Est, à Verdun ou sur le Chemin des Dames.

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04 mars 2007

I Impiccati di u Niolu

Les pendus de Corscia.

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Après la bataille sanglante de Ponte Novu et l'annexion de la Corse par les armées de France en 1769, un vent de révolte s'est semé dans les montagnes de Castagniccia et du Niolu.

Le 31 mars 1774 une Consulta secrète est tenue dans le Cap corse par des partisans qui décident d'envahir Corté. Pendant ce temps des habitants de Castirla se lèvent contre l'oppression et 400 hommes du Niolu et de Castagniccia décident de prendre les armes quand un des leurs est emprisonné par le Comte de Marbeuf, général du Roi Louis XV.

Le Roi décède le 10 mai 1774. Marbeuf est alors rappelé à la Cour et le Comte de Narbonne le remplace dans un climat contrôlé mais instable. L'homme décide alors de poser son empreinte.

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Comte de Narbonne. L'Histoire dit qu'il aurait pu être le fils naturel de Louis XV

Aussitôt s'entament de véritables massacres pour enrayer les mouvements partisans. Les emprisonnements, pendaisons, mises à sac des villages se succèdent sans relâche. Aucun jugement ou tribunal officiel ne valide ces mesures pourtant soutenues par l'Etat.

Les insurgés du Niolu décident alors de passer à l'action en attaquant les troupes militaires. Du coup 16 bataillons sont cantonnés à Merusaglia pour faire face aux conflits qui éclatent cà et là contre les convois et patrouilles de soldats. Les combats font rage mais des traitres, assurés de l'immunité pour eux et leurs proches, renseignent les chefs d'armée, pour favoriser les guet-apens.

Le 21 juin 1774 des Nuilinchi sont encerclés. Une soixantaine d'hommes sont faits prisonniers. La violence et la barbarie sont de mise. Les tortures pendant les interrogatoires, les chantages sur les familles sont les armes utilisées par les troupes. Les procès expéditifs sont lancés sur le champ, sans avocat, sans lois et sans règles. Les témoins à charge sont des traitres qui se vengent d'histoires de familles ou qui déposent contre une poignée d'argent, parfois sans même connaître les accusés.

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Plaque du souvenir à Corscia. Marcu Maria est inscrit âgé de 17 ans.

52 d'entre eux sont ainsi désignés pour être enfermés à vie dans les cachots du bagne de Toulon.

11 autres sont choisis au hasard pour être pendus et faire l'exemple. Parmi eux, un enfant de 15 ans: Marcu Maria Albertini. (d'autres disent 17 ans)

Les pendaisons sont organisées dans le début d'après midi du 23 juin 1774, au coeur du village de Corscia.

Les cadavres sont laissés en exposition pendant que les soldats pillent et brûlent les maisons des coupables. Les familles sont poursuivies hors des villages, les bétails sont égorgés.

Les rebellions vengeresses qui s'en suivirent durant tout l'été ne connurent que représailles sanglantes de la part des forces militaires. D'autres villages furent rasés en tuant inmanquablement ses occupants, sans distinction pour les femmes et enfants, les hommes étant déportés au bagne.

Ainsi le Colonel français Alexandre De Roux disait à ce propos:

" On espère que le mois ne se finira pas sans qu'on soit venu à bout de détruire entièrement cette race "

Aujourd'hui le groupe A Filetta consacre un de ses chants à cette tragédie, blessure de notre histoire, cicatrice de notre mémoire. Je vous invite à vous y plonger avec autant de complainte exprimée par Jean-Claude Acquaviva dans le sujet intitulé " AFiletta chante l'histoire de Marcu Maria" (chapitre "Histoire").

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A Filetta chante l'histoire de Marcu Maria


le 23 Juin 1774 à Corscia dans le Niolu 11 corses choisis au hasard pour enrayer une révolution contre l'Etat français, seront pendus. Parmi eux un enfant de 15 ans, Marcu Maria Albertini

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Vues anciennes du village et habitants de Corscia

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05 mars 2007

La Gendarmerie et le banditisme en 1851

Un rapport un peu long à lire.....mais que de phrases succulentes à resservir. Le passé rejoint souvent le présent, à croire que les roues tournent sur place au fil des siècles.

De l'aspect humain pour le gendarme en poste sur l'Ile, aux particularités insulaires, en passant par le colonialisme avoué, il y a là matière à méditation.

La conclusion est en revanche un véritable hymne à la Corse, une reconnaissance des valeurs et des erreurs commises.

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Document: Le banditisme en Corse au milieu du 19ème siècle

Voici le rapport écrit par Germond de Lavigne (1812-1896) à l'attention des autorités en 1871. Il y décrit les différentes méthodes utilisées contre le banditisme. On notera la modernité des problèmes sinon des propos et combien la question corse reste immuable à travers les siècles et les décennies. Il est publié dans la très riche "Anthologie du banditisme" réunie par Gabriel Xavier Culioli et édité par les éditions DCL à Ajaccio.

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La situation de la Corse, en 1850 et 1851, appela très sérieusement l'attention du gouvernement.

Les mœurs locales ont un caractère particulier : l'esprit de vengeance, qui a porté de tout temps les insulaires à ne compter que sur eux mêmes pour se faire justice des injures reçues, et qui sert en même temps de prétexte à bien des actes coupables.

Le banditisme c'est à dire le bannissement volontaire est comme une profession nouvelle pour ceux qui ont violemment rompu avec la loi, et qui demandent aux buissons de la plaine et aux sentiers inconnus de la montagne de les protéger contre les recherches légitimes de la justice.

Le banditisme est une question de mœurs ; la politique n'y joue aucun rôle. L'Île de Corse pouvait se croire politiquement heureuse et satisfaite en 1850 ; le banditisme y occupait néanmoins une place considérable.

À cette époque, la force publique chargée de la sûreté du pays et de la répression des délits se composait d'une Légion de gendarmerie forte de 510 hommes.

Le commandement militaire avait en même temps à sa disposition un corps de 1120 hommes, sinon auxiliaire de la gendarmerie, du moins agissant pour le même objet, et portant la dénomination de voltigeurs corses.

Ce corps, recruté dans des conditions insuffisantes et peu militaires, composé uniquement d'insulaires, les uns anciens soldats, les autres pris directement dans la vie civile, d'autres anciens bandits, rendait, vers ces dernières années, autant de services, peut être aux réfractaires qu'à la répression.

N'étant pas l'auxiliaire formel de la gendarmerie, il en était devenu l'antagoniste, et cet antagonisme ne produisait pas une émulation qui fût profitable au but à atteindre. Les voltigeurs, en relation d'amitié, de famille, d'intérêts avec les coupables, en étaient arrivés à entraver, le plus souvent, les opérations de la gendarmerie, lorsqu'ils pouvaient parvenir à en surprendre le secret. La gendarmerie, en temps normal, est indépendante du commandement militaire ; elle est le moyen d'action de la police administrative et de la police judiciaire ; les voltigeurs corses ne recevaient de direction que du commandement ; il résultait de là un dualisme nuisible pour le service, et fatal pour la répression efficace des désordres qui affectaient la tranquillité publique.

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Le licenciement du bataillon de voltigeurs corses fut décidé, et il fut créé un bataillon de gendarmerie mobile, auxiliaire réel de la légion de gendarmerie. Ce bataillon reçut, pour une partie, les voltigeurs licenciés qui remplissaient, à, peu près rigoureusement, les conditions réglementaires, et, pour le surplus de l'effectif, des hommes ordinaires du continent et tirés des régiments de l'armée.

Son rôle particulier fut, ainsi que soit titre l'indique, de concourir à l'action des brigades, et agissant par colonnes mobiles.

Ce système rendit des services. Le bataillon mobile eut, pendant une année, sa part notable dans les arrestations de bandits et dans les mesures de répression ; mais il ne répondit pas encore complètement au but qu'il s'agissait d'atteindre.

Le bataillon de gendarmerie mobile, bien qu'il fût soustrait à la direction du commandement militaire, avait encore une action distincte et obéissait à un chef indépendant du chef de la légion.

S'il était associé à la tâche de la gendarmerie plus nettement que le bataillon de voltigeurs corses, il n'obéissait pas à de moindres sentiments de rivalité, et il se rencontra bientôt, entre les deux corps, presque autant d'entraves que lorsque existait la précédente organisation.

On proposa, en mai 1851, une mesure plus radicale, la fusion de ces deux corps de force publique en une seule légion, sous un commandement unique.

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La légion, avec soit effectif de 510 hommes, était divisée en deux compagnies, occupant l'une le territoire de l'ancien département du Golo, l'autre le territoire du Liamone. La fusion des deux corps donna à cette légion un effectif de 950 hommes, qui furent répartis en quatre compagnies occupant les arrondissements de Bastia, Corte, Ajaccio et Sartène.

Il existait quatre vingt brigades sédentaires, composées pour la plupart de cinq hommes avec un sous officier, et quelques-unes de six, sept, huit et neuf hommes. Ce nombre de brigades fut augmenté. L'effectif de chacune fut élevé normalement à dix hommes, et, au chef lieu de chaque compagnie, fut placée une réserve d'une trentaine d'hommes, commandés par un officier, et choisis parmi les plus jeunes, les plus valides et les plus déterminés. C'est à ces réserves seules, nommées « forces supplétives» que fut coudée l'action par colonnes mobiles qui avait été le rôle à peu près unique des voltigeurs corses et du bataillon de gendarmerie. Elles étaient destinées à faire des expéditions dans les localités inquiétées, à renforcer les brigades insuffisantes, à former des postes provisoires sur les points où devenait nécessaire une surveillance momentanée.

Le système de cette nouvelle organisation fut donc de couvrir la surface de l'Île d'un réseau permanent aussi étroit que possible, de manière à multiplier l'action des brigades et à rendre continuelles la recherche et la poursuite des malfaiteurs.

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Cette première partie de la réorganisation de la gendarmerie en Corse ne se fit pas sans difficulté. Elle coupait court sans doute à un défaut de cohésion ; elle détruisait le fâcheux esprit de jalousie et d'antagonisme qui annihilait, depuis bien des années, deux forces destinées à agir dans un même but ; elle faisait disparaître cette distinction de sédentaires et de mobiles qui avait été nuisible ; elle supprimait cette organisation régimentaire qui ne convenait nullement à un corps toujours disséminé ; elle détruisait ce dualisme d'attributions si fatal à l'action d'une force qui est bien plutôt administrative et judiciaire que militaire.

La seule difficulté que rencontra cette organisation, dont l'exécution devait être absolue, fut dans la pénurie des ressources de l'administration départementale. Les locaux sont rares en Corse; le logement des brigades est à la charge du département. Il fut difficile, au début, de trouver des habitations plus vastes et d'imposer à l'administration cette obligation subite de loger près de 300 hommes envoyés pour augmenter l'effectif des postes.

Le bataillon mobile, considéré comme corps de troupe et occupant les quatre principaux centres de l'Île, y était caserné par les soins du génie militaire ; ou bien, dans les localités où des détachements étaient accidentellement envoyés , ces détachements étaient logés chez l'habitant moyennant une indemnité journalière.

Il est inutile de dire quel était l'inconvénient grave de ce dernier mode de logement. En présence des mœurs locales, dans lesquelles le mystère, la ruse, l'espionnage sont le caractère dominant, il est de condition première que la force chargée de la répression soit éloignée de tout contact avec les habitants ; que ses opérations, pour être suivies de succès, puissent se faire sans éveiller l'attention ; que les hommes puissent aller et venir sans être surveillés de manière à dérouter des agents toujours en éveil, et qui sont en relation avec les malfaiteurs par des moyens de correspondance qui déjouent la vigilance la plus exercée. Ceci est une condition de premier ordre.

La population de l'Île n'est pas nombreuse, les Corses sont à peu près tous liés les uns aux autres par des relations de parenté. Il est facile, pour une famille qui reçoit un hôte, d'invoquer quelqu'une de ces relations, pour amener peu à peu cet hôte à enfreindre les rigueurs d'une discrétion professionnelle et à négliger des devoirs impérieux.

Il s'agit, en effet, de tout autre chose que de constater des contraventions de voirie ou de réprimer des délits de braconnage ou de fraude. Or tout espionne la gendarmerie. À cet égard, le Corse est comme tous les peuples primitifs chez lesquels l'instinct de la défense, de la protection et de la ruse domine tous les autres. Chaque pas, chaque action, chaque mouvement est noté et interprété. Le bandit que l'on protège est informé de tout; les moyens de correspondance, les signaux sont nombreux et tous ingénieux : l'enfant, le mendiant, le berger, les chiens, le linge étendu aux fenêtres ou sur la route sont les agents conscients ou inconscients d'une correspondance toujours en activité.

Il faut que le gendarme, dont la mission est immense dans ce pays et dont l'intelligence doit être toujours excitée, vive dans la retraite et puisque s'abstenir complètement, et pour quelque besoin matériel que ce, soit, du contact des habitants.

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Il est par conséquent de toute nécessité que le gendarme habite à la brigade et qu'il soit à peu près consigné. Le logement chez les habitants et cette vie trop ouverte qui faisait assister la population à tous les actes des voltigeurs corses et du bataillon mobile ont été sans nul doute la cause de l'insuccès de ces deux corps.

Si les relations de parenté sont nombreuses en Corse, il importe au premier chef d'éloigner le gendarme des localités d'où il est originaire de celles habitées par sa famille ou par la famille de sa femme. Ces exigences n'étaient pas toujours observées; il fallut y apporter une attention rigoureuse.

Ce n'est pas seulement pour préserver les opérations de la gendarmerie d'indiscrétions fatales, pour soustraire les hommes à des influences auxquelles il leur est difficile de résister, c'est aussi parce que les passions, les intérêts, la politique établissent entre les familles des divisions au milieu desquelles l'homme de la force publique ne saurait se maintenir indifférent, s'il se trouve sous une influence de parenté. On facilite par conséquent l'action du gendarme en ne plaçant dans les brigades que des hommes étrangers au canton ou à la contrée.

L'un des moyens d'action de la gendarmerie pour arriver à la découverte des criminels, c'est de se ménager parmi la population des intelligences, et de provoquer des délations, souvent en les rémunérant. Ces délations, qui peuvent exposer à des vengeances terribles ceux qui les commettent, ne s'obtiennent qu'à la longue. Le délateur choisira de préférence un étranger, après que d'adroites épreuves l'auront assuré de sa discrétion, et parce que l'étranger pourra être éloigné un jour ou l'autre de la résidence ; tandis que la présence d'un homme du pays, dont il aurait fait un complice, serait à tout jamais pour lui un reproche et une menace.

Cette nécessité de tenir le gendarme à l'abri de toute influence de famille avait inspiré, il y a vingt cinq ans, une mesure exceptionnelle. Le mariage avait été interdit aux voltigeurs corses; on voulut l'interdire également aux gendarmes de la légion, non mariés au moment de la réorganisation.

Il n'est pas utile de discuter ici le principe, le bien fondé d'une disposition arbitraire, ni même sa moralité. À cet égard, il est démontré que le célibat forcé des voltigeurs corses a eu pour résultat de fréquentes plaintes en séduction, des demandes en séparation et aussi, ce qui est l'inévitable loi commune, des déclarations de vendetta souvent suivies de meurtres.

Au point de vue du service, il en est résulté des inconvénients plus graves, Parce qu'ils étaient plus continuels que le danger qu'il s'agissait d'éviter. Dans les brigades externes, dans les postes isolés, les célibataires éprouvent une grande difficulté à se nourrir. Ils n'ont pas d'ordinaire à la brigade, point de cantines, point de provisions, et au moment imprévu où vient l'ordre de battre la campagne, il leur est impossible de garnir leur sac de ressources pour le temps inconnu de l'absence.

Dans la réorganisation de 1852, on a surtout acquis la conviction qu'il fallait introduire dans la gendarmerie en Corse un nombre aussi grand que possible de militaires continentaux, plus particulièrement originaires des pays montagneux et initiés à la guerre d'Afrique.

On pensait que les continentaux apporteraient l'utile exemple des habitudes du service de l'intérieur, qu'ils donneraient plus de ressort à la discipline, plus d'énergie à la surveillance, que leur présence pourrait aussi agir sur les mœurs en affaiblissant l'esprit de nationalité, à mesure que la connaissance de la langue et des coutumes leur permettrait de s'introduire dans la vie commune et de former des relations dans le pays. Il y a dans les précédents de l'ancienne légion des exemples qui venaient à l'appui de ce raisonnement; des gendarmes d'origine continentale, recrutés sans doute dans les corps de troupe qui se trouvaient momentanément en garnison dans l'Île, ayant conquis les galons de brigadier et de sous-officier, l'épaulette même, se sont mariés dans le pays et sont devenus les meilleurs serviteurs de la légion.

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Il existe des preuves de cette heureuse influence d'un noyau continental introduit au milieu de la population. Ce qui s'est passé dans une petite contrée, nommée le Fiumorbu, n'est pas l'exemple le moins concluant. Le Fiumorbu qui forme le canton d'Isolaccia, vers le milieu de la partie orientale de l'Île, en a été la contrée la plus agitée, la plus mal hantée; on y a compté des bandits redoutés, entourés de partisans nombreux. Pour y rendre la surveillance plus efficace, on y créa un poste fortifié, dans le village de Prunelli, et ce poste fut occupé par un détachement de ligne. Les bandits disparurent, détruits ou constitués; ceci n'est que la résultante naturelle d'un déploiement de force armée; mais ce qui fut plus évidemment la conséquence de l'influence d'un élément nouveau et du contact des hommes du dehors avec la population, c'est que l'on vit les mœurs se modifier notoirement.

La particularité la plus piquante de cette réforme, qui mit peu d'années à se produire, c'est que l'un de ces bandits du Fiumorbu, célèbre par les actes de vengeance qui l'avaient poussé à gagner la montagne, fut le principal agent de cette pacification, et qu'il devint par la suite le commandant militaire de cette petite place de Prunelli. La population, lorsqu'il était bandit, l'avait décoré du titre de roi du Fiumorbu. Il fit sa soumission en acceptant un grade de sous officier dans les voltigeurs corses; il avait un patrimoine de quelque importance; il possédait dans le canton un établissement d'un grand intérêt; il est devenu membre du conseil général; il a reçu la croix de la Légion d'honneur, puis il a été retraité, et il est mort avec le grade de chef de bataillon. Ce fut une des plus étranges personnalités du banditisme corse.

En réorganisant la gendarmerie de la Corse, en 1851, on aurait voulu, pour les raisons qui viennent d'être développées, porter à la moitié de l'effectif de la légion le contingent de militaires continentaux; on n'a pu atteindre le tiers, et il est probable qu'à l'heure présente ce chiffre a dû descendre au-dessous du quart.

Cette difficulté a plusieurs causes. Le gendarme sert librement; il n'est pas lié au service. Il choisit, sinon sa résidence, du moins la légion dans laquelle il désire être employé. Il est libre de ne pas accepter la commission qui lui est envoyée, si la désignation ne répond pas au désir qu'il a exprimé. Pour presque tous, après le service militaire obligatoire, l'emploi de gendarme est une profession choisie pour le reste de la vie, et si la nomination obtenue ne répond pas aux projets formés, le candidat refuse, ou ajourne son acceptation.

Ce ne peut donc être que de leur plein consentement que des militaires continentaux libérés acceptent le service de la gendarmerie en Corse, Les uns, parce qu'ils n'ont pas de relations de famille et nulle attache dans un pays quelconque de l'intérieur; les autres, parce qu'ils sont séduits par l'inconnu et par la vie d'aventures que leur fait espérer le service dans l'Île; d'autres, parce que, ne répondant pas d'une manière absolue aux conditions exigées pour le service de la gendarmerie dans l'intérieur, ils obtiennent, à la condition d'aller en Corse, une tolérance qui leur donne une carrière et assure leur existence. Il avait été aussi offert aux continentaux un attrait qui pouvait améliorer leur position à l'époque de la liquidation de leurs services, cet attrait il en sera parlé plus tard n'existe plus aujourd'hui.

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Mais des obstacles se sont présentés qui n'ont pas permis d'introduire cet élément continental dans une proportion aussi élevée qu'on l'eût désiré.

Rentrer dans leur île, y trouver une position qui leur garantisse un avenir, qui les assure contre la pauvreté et contre le travail, c'est l'aspiration de tous les militaires corses que l'obligation régulière du service appelle dans les rangs de l'armée.

Excellents soldats, braves, résolus, sobres, dévoués : autant ils servent bien à l'armée et dans l'intérieur, autant ils aspirent à retrouver chez eux une vie paisible, un tranquille farniente, tout en continuant à porter un uniforme et à gagner, sans trop de fatigue s'il est possible, une solde, un grade et des droits à la pension de retraite.

Presque tous les Corses libérés qui rentrent dans leurs foyers demandent à servir dans la Gendarmerie. Ils ont eu, pendant ces derniers temps, d'autres attraits puisés dans la politique du moment, des intérêts de parti et d'amour propre national ; des questions de personnalités retenaient les meilleurs dans l'intérieur, et surtout à Paris. Ces attraits n'existent plus aujourd'hui, et ils n'en recherchent que plus instamment l'occasion de se rapatrier, et, s'il se peut, avec quelque profit.

Si, à un militaire corse qui désire compléter dans la gendarmerie ses services militaires, on offre un emploi dans une compagnie de gendarmerie de l'intérieur, il l'accepte tout d'abord, en présence de l'impossibilité démontrée d'être prochainement admis dans son pays. Mais il ne perdra pas patience; il profitera de chaque inspection générale pour demander à rentrer chez lui il recourra à tous les moyens d'instance; il y mettra une ténacité native qui ne brusquera pas les moyens et qui ne négligera aucun argument, même celui de la démission, et il y parviendra.

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Le gendarme continental, de son côté, rencontre en Corse des difficultés qu'il n'avait pas prévues ou qu'il ne sait pas surmonter. Tous ne sont pas également aptes à apprendre une langue étrangère, à se familiariser avec des mœurs nouvelles. S'il parvient à se marier, la conquête est faite au profit du pays; mais s'il reste célibataire, il rencontre, pour les détails les plus impérieux de l'existence, dans ces villages pauvres et à peu près dépourvus de tout, des obstacles matériels impossibles à surmonter.

Il se dégoûtera promptement. Lui aussi demandera à rentrer chez lui, dût il renoncer au bénéfice des services acquis, et l'administration, dont l'obligation principale est d'être paternelle, ne saurait se refuser longtemps à satisfaire, par une mesure simultanée, à deux demandes légitimes : celle du continental, qui aspire à rejoindre le continent, celle de l'insulaire, qui sollicite de retourner dans son île.

Ce qui vient d'être dit pour les hommes n'est pas moins vrai pour les officiers. Il est utile aussi que l'élément continental figure, pour une partie, à la tête de la gendarmerie corse. On trouvera, en temps de paix, quelques jeunes officiers impatients et ambitieux, que la campagne des maquis tentera de loin comme une curiosité ou une bravade, mais qui reviendront bien vite de leur entraînement, s'il n'y a pas un bénéfice moral ou matériel qui les dédommage.

On ne rencontre pas toujours un brave officier supérieur qui a conquis une légitime considération à la tête de la légion corse, on ne rencontre pas facilement de bons officiers qui marchent franchement au maquis; ce n'est guère amusant que d'y passer des nuits sans pouvoir ni parler, ni tousser, ni cracher ni... sous peine d'y laisser la peau, Les officiers du continent n'y viennent qu'à leur corps défendant; ils restent peu de temps, et demandent bientôt à quitter l'Île.

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De là résulte, à moins d'une vigilance constante de la part de l'administration, un prompt et fatal affaiblissement d'une organisation faite d'après un principe mûrement étudié. Il y a tout à la fois, dans la religieuse observation de ce principe, le succès de l'œuvre importante de la répression, et la possibilité d'arriver peu à peu, mais sûrement, à la réforme des mœurs par un moyen analogue à la colonisation, et ces efforts sont déçus, faute de moyens suffisants pour attirer et retenir cette colonisation.

Il y a en ce sens une tendance contre laquelle il importe de lutter résolument. Il y a en Corse de grands intérêts de prépondérance locale qui forment deux ou trois partis principaux. Il était nécessaire à ces partis d'avoir à eux les fonctionnaires de l'État afin de ne pas laisser faiblir une influence précieuse pour les affaires politiques; et les fonctionnaires d'origine corse, qu'un régime disparu a faits si nombreux dans toute la République, ce qui peut n'être qu'un témoignage rendu à leur intelligence et à leur capacité, occupent trop généralement les emplois dans l'Île, pour qu'il soit possible à l'administration d'agir en dehors des pressions et de combattre des traditions invétérées.

Il faut donc arriver résolument, pour les fonctionnaires de tous les ordres, à introduire en Corse des éléments aussi nombreux que possible d'origine continentale, et si ce service est considéré comme un exil, s'il effraye beaucoup d'aspirants, s'il n'est accepté le plus souvent qu'avec la réserve de le laisser durer le moins de temps possible, et comme la transition nécessaire d'un grade à un autre, il importe à l'administration de l'entourer de quelques bénéfices qui le rendent attrayant, en faisant espérer aux uns et aux autres une récompense proportionnée aux services rendus.

Ce bénéfice avait été trouvé, pour la gendarmerie, en 1851.

On considéra alors que le service de cette légion n'était pas moins pénible que le service de la gendarmerie en Afrique, et n'entraînait cependant aucune allocation spéciale. Le chef de la légion, le brave et habile colonel de Guenet, demanda qu'il fût alloué à ses hommes une augmentation de solde à titre d'indemnité pour service extraordinaire; le procureur général près la Cour de Bastia proposa d'accorder aux gendarmes le droit d'inscrire une campagne sur leurs états de service, pour un nombre déterminé d'expéditions, de captures ou de destruction de contumaces.

Le ministre de la guerre, entrant dans cet ordre d'idées d'une manière plus largement rémunératrice, en voulant récompenser les rudes et dangereuses fatigues de ce service, autrement que par une haute paie ou par une indemnité un peu aléatoire, présenta la question au chef de l'État, et un décret, datant du 3 janvier 1852, déclara que l'année de service en Corse serait comptée à la gendarmerie comme année de campagne.

Financièrement, cet acte de justice n'était pas onéreux. On a calculé que, pour une moyenne de 30 hommes à retraiter chaque année, la dépense devait s'élever la première année à 750 francs, et qu'en dix ans elle atteindrait 7,500 fr. sans dépasser cette somme, compte tenu des extinctions annuelles parmi les retraités.

Ce bénéfice très légitime a été retiré à la gendarmerie de la Corse lorsqu'on a pu considérer la pacification de l'Île comme à peu près obtenue. Mais cette pacification n'a été que momentanée, les mœurs sont les mêmes; il y a toujours des actes de violence; il y a encore des bandits derrière les maquis; et la force publique, moins active, moins énergiquement organisée, moins stimulée, n'exerce plus la même action répressive qu'autrefois. Les militaires continentaux, dont la présence a certainement produit d'heureux effets, ne sont plus attirés par le bénéfice qui leur était offert, et ne recherchent plus des services pour lesquels, du reste, ils sont moins instamment sollicités.

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Si, dans une réorganisation qui semble urgente, le bénéfice absolu de l'année de campagne ne doit plus être accordé aux gendarmes de la Corse, peut être serait il opportun de revenir à la proposition formulée, en 1851, par le procureur général, et d'encourager tout spécialement, par une immunité analogue, les services réellement constatés. Il y a peut être là un moyen de réveiller l'émulation.

Toutes ces questions, examinées par le département de la guerre lorsqu'il s'occupa de la réorganisation de 1851, occupèrent l'année suivante une commission spéciale réunie sous le titre de « Commission du banditisme » au Ministère de la police générale, et cette commission s'associa complètement aux idées qui viennent d'être développées.

En résumé, pendant les quelques années qui suivirent la pacification de l'Île, la recherche des contumaces, la destruction à main armée de ceux qui résistaient à la force, furent activement poursuivies. Peut être a t il été regrettable qu'en présence de résultats heureux, des hommes utiles qui avaient sérieusement étudié le pays, qui étaient devenus familiers avec l'arme qu'on leur avait mise dans les mains, aient été prématurément retirés avant que leur œuvre fût achevée, et tout simplement parce qu'ils atteignaient cette fatale limite d'âge, au lendemain de laquelle il semble qu'il n'y ait plus de bons services possibles.

En moins de trois ans qui suivirent la réorganisation, la gendarmerie compta 8 morts et 24 blessés. Quelle fut la nature des services qu'elle rendit? On en trouvera une indication dans les documents justificatifs qui suivent, écrits presque sous la dictée de quelques uns des officiers et des gendarmes, ou extraits par eux de leurs rapports de service.

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Au commencement de 1853, l'un d'eux écrivait ce qui suit pour des résultats obtenus à cette époque:

« Trois arrondissements doivent, à l'organisation actuelle, les excellentes conditions dont ils jouissent. Dans les deux autres (Ajaccio et Sartène), les bandits s'embarquent où se font prendre; les crimes ont beaucoup diminué. Le 1er et le 2ème arrondissement jouissent d'une telle tranquillité, qu'il a été possible d'en distraire en entier la force supplétive, pour l'envoyer sur d'autres points. L'arrondissement de Corte serait dans le même état, sans le Fiumorbu, qui s'est un instant agité ; mais les bandits n'osent en bouger. Il est vrai qu'on ne peut arriver à les détruire, parce qu'ils sont protégés, les uns par un parti local à la tête duquel se trouve le fameux L..., homme important, ancien bandit lui même ; les autres par la famille V.., en opposition avec L... Comment voulez vous faire quelque chose qui ait de la durée, lorsqu'on tolère de semblables faits ? »

Pourquoi cette heureuse situation de la Corse, signalée par un homme qui était certainement, alors, le plus compétent pour en juger, ne s'est elle pas maintenue ? C'est probablement parce que la situation politique de ce temps obligeait à « tolérer de semblables faits. »

Mais aujourd'hui ? Si de nouveaux efforts sont tentés pour la pacification de l'Île, d'une manière radicale, l'action de la force publique devra t elle être la même que précédemment, c'est à dire armée, répressive, violente, destructive?

Non, peut être, si toute l'administration est associée au but à atteindre ; non, si l'on change les fonctionnaires ; non, si l'on renverse aujourd'hui les influences qu'on ne pouvait renverser il y a un an ; non, si l'on veut employer les moyens de persuasion, d'éducation, de réforme morale et de colonisation. Les moyens énergiques sont bons contre la révolte résultant de la dépravation des idées et du relâchement des mœurs. Il faut toute la force des moyens militaires pour réduire des insurgés, traquer des centaines de contumaces et détruire des assassins. Mais contre des mœurs natives implacables, parce que telle est la vieille tradition, violente, parce telle est la loi du sang, il ne faut ni la lutte, ni la menace, ni l'oppression, ni les mesures qui humilient, ni le désarmement qui engendre la révolte, ni l'exécution à main armée qui provoque d'interminables et sourdes vengeances. Il faut employer les grandes et libérales influences ; il faut instruire et éclairer ; il faut répandre partout une justice affectueuse et attentive ; il faut amener le bien-être, en aidant, en encourageant et en facilitant le travail.

Il y a quelque chose à donner à la Corse, si cruellement négligée et si profondément découragée par le traitement que lui fait subir une partie de l'opinion publique.

On n'a distribué jusqu'ici, pour complaire à de hautes individualités que des bénéfices et des faveurs personnelles, des grades, des emplois, des décorations ou de l'argent, qui n'ont pas profité au pays. C'est au pays qu'il faut faire du bien, en se dégageant de toutes les questions particulières. Et le moment est sans doute opportun, maintenant que les hautes influences sont éteintes, d'aller paternellement porter une parole utile et une intervention bienveillante au milieu des populations.

Des routes à faire, l'instruction à répandre, le bon exemple à donner, ce ne sont pas là de grosses sommes à ajouter au budget de l'Île et elle possède un trésor de richesses et de reconnaissance qui lui permettra de rendre un jour, au centuple, le bien qu'elle aura reçu.

A. Germond de Lavigne

Gendarme

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11 mars 2007

Les bandits de Balagne au XIX° siècle

Faits authentiques relatés en 1851, dans les écrits de Germond Delavigne traitant du banditisme dans la Corse du 19° siècle.

Cette inspiration extraite du document, fait ressortir la fin tragique de Pierre-Jean Massoni et de son frère Xavier, bandits sévissant en Balagne.

On pourra découvir qu'une certaine règle d'honneur pouvait parfois exister entre ces individus et les gendarmes pourtant opposés dans de véritables chasses à l'homme.

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Les Massoni

Ce jour là, le chef du bataillon de gendarmerie mobile, l'avocat général auprès de la cour d'appel et un juge d'instruction, revenaient de Calvi à Bastia. Deux routes s'offraient à eux : l'une qui suivait le littoral par l'Ile Rousse et Saint-Florent, l'autre qui passait par Muro et Belgodère.

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Les deux magistrats se proposaient de prendre la diligence qui desservait cette dernière route, mais le commandant de gendarmerie, qui avait des craintes sur la sûreté du pays, parvint à les en dissuader et les entraîna par le littoral.

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Gendarme

La diligence partit, emmenant seul, dans le coupé, le maréchal des logis Giusti, qui terminait ses congés et retournait à Bastia.

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A moitié chemin entre Ponte-Leccia et Les Pontere, la voiture s'arrêta à une petite auberge; un homme vint au conducteur et lui demanda si la justice était avec lui. Le conducteur répondit négativement.

- Continuez" dit l'homme.

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Gendarme

A vingt mêtres de là, deux coups de feu partirent de derrière un mur en brêche et le maréchal des logis Giusti tomba, la poitrine transpercée.

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Dans une battue de représailles conduite un mois plus tard par le Lieutenant Santelli, l'un d'eux, nommé Petrucci, fut tué et un autre, Ciamarelli, grièvement blessé.

La Balagne, où Massoni dominait en roi, était la plus riche et la plus heureuse contrée de la Corse. Elle formait une partie de l'arrondissement de Calvi. Terres fertiles, végétation magnifique, beau ciel, beau peuple, tout s'y rencontrait à souhait. Mais les familles y étaient divisées comme partout ailleurs. Les jalousies y étaient nombreuses, les inimitiés dataient de loin, bien que la placidité du climat apportât quelque amollissement dans les mœurs natives.

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Le jour où, dans cette lutte incessante des partis, l'un d'eux eut acquis la conscience de sa faiblesse, il s’accorda un appui en acceptant un champion pour réaliser leurs vengeances.

Ce champion fut Pierre-Jean Massoni.
Les uns disaient qu'il avait été soldat, d'autres, gendarme ou voltigeur corse.

Massoni avait une terrible réputation. Ses méfaits étaient nombreux, il pesa sur toute la Balagne par des moyens d'intimidation familiers aux bandits, donnant des ordres, frappant des interdits, rendant des sentences avec une autorité que nul n'osait contester.

Massoni avait une cour. On donnait en son honneur des festins homériques ; on s'inclinait devant ses volontés souveraines. Il fit toutefois de bonnes actions ; mais il avoua aussi vingt-cinq meurtres à l'heure de sa mort.

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Le procureur de la République était allé, sous l'escorte de la gendarmerie faire une perquisition dans un village éloigné de quelques lieues de Calvi. Au retour, le brigadier commandant l'escorte fut forcé de s'arrêter. L'escorte continua seule. La route, comme toutes celles de la Corse, était sinueuse, et lorsque

le sous-officier se mit en quête de rejoindre ses hommes, il aperçut six canons de fusils dirigés sur lui. Massoni sortit de derrière un rocher, s'approcha et dit :
- Mets pied à terre, fais ta prière, car tu vas mourir. »
Le brave gendarme, voyant que toute résistance était impossible, ne pouvant être vu ni entendu de ses hommes plus avant, se mit en devoir d'obéir. Mais, tout en se résignant à son triste sort, il ne put s'empêcher de faire un retour sur sa position de famille, et ces mots lui échappèrent :
- Que vont devenir ma pauvre femme et mes six enfants? »
Le bandit s'arrêta et le regarda.
- Ah ! dit il, c'est différent, remonte à cheval et va t-en. Ceci au moins, ajouta t- il, me sera compté avec mes bonnes actions. »

Massoni ne fut pas longtemps seul maître et arbitre de Balagne. Le parti qu'il opprimait s'avisa à son tour de l’imiter et engagea un sicaire : ce fut Serafino. Réputations identiques, forces égales, méfaits aussi nombreux, procédés semblables, la Balagne eut donc deux tyrans au lieu d'un roi et fut loin de s'en bien trouver.

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Massoni, se sentant contre balancé dans ses pouvoirs, appela à lui son frère Xavier. Serafino s'adjoignit le bandit Padovani. Massoni prit encore avec lui Arrighi et recruta tout une bande.
Le guet-apens de Ponte-Leccia avait donné l'éveil ; il était temps que l'autorité s'en mêlât. Un soir de septembre, deux individus se présentèrent à la brigade de Calacuccia. Massoni, traqué par tous les postes de la gendarmerie mobile, s'était réfugié au milieu des rochers inaccessibles du mont Ranza, avec son frère Xavier, Arrighi et quatre guides très proches.

Gendarme

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Les deux individus offrirent de livrer les malfaiteurs ; l'un d'eux se nommait Étienne ; il était berger à Corscia.
Le commandant de la brigade de gendarmerie convoqua ses hommes. Un poste de gendarmes mobiles se joigna à lui, ainsi quatorze militaires partirent au milieu de la nuit pour effectuer dix huit kilomètres à travers un pays impraticable.
A la pointe du jour, le détachement cerna une gorge dans laquelle les bandits étaient réfugiés. Quatre gendarmes prirent les devants et aperçurent trois hommes couchés sur le sol. Ils s'en approchèrent avec précaution mais une pierre roula et donna l'éveil. Aussitôt un coup de pistolet fut tiré sur eux sans les atteindre.
L'un des hommes était Pierre-Jean Massoni. Les gendarmes ripostèrent et Massoni tomba mortellement blessé. Les deux autres hommes étaient les guides qui se rendirent sans résistance.

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Massoni vécut encore deux ou trois heures après avoir été frappé. Se sentant mourir, il appela à lui Muselli, le gendarme qui l'avait blessé.
- Écoute, lui dit il, je te pardonne ma mort, tu as fait ton devoir, aide-moi à faire le mien... Tourne moi du côté du soleil, mets moi, une pierre sous la tête, et
récite moi les prières des agonisants. »
Puis, au bout de quelques instants, montrant du doigt sa longue vue parmi les armes qui lui avaient été retirées :
- Prends-la,  ajouta t il, et garde-la en souvenir de moi. » Et il expira.

La fusillade avait averti son frère Xavier, Arrighi et les deux autres guides qui étaient cachés dans une grotte à deux cents mètres plus bas. Ils s'armèrent, se retranchèrent et guettèrent les gendarmes. L’un d’eux, Albertini passa à leur portée, un coup invisible partit et le tua. Le brigadier Orsattoni avait vu la flamme du fusil, il se baissa pour prendre position derrière une roche; un second coup le traversa de l'épaule droite à la chute des reins; il riposta en tombant mort.
Le gendarme Corteggiani apprêtait son arme quand une balle vint se loger dans la crosse, une seconde lui entra au dessus du genou. Le bandit s'etait découvert pour faire feu ; quoique blessé, Corteggiani lacha ses deux coups. Le bandit tomba mais se releva et se mit à fuir, c’était Xavier Massoni. Des gendarmes le poursuivirent et tirèrent ; il se blottit sous les broussailles et glissa entre deux rochers pour s'échapper.

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Le bruit cessa. Les deux derniers guides furent arrêtés on saisit leurs armes, leurs provisions de bouche. Les gendarmes visitèrent les rochers, fouillèrent la grotte ; on ne trouva pas Arrighi, que personne cependant n'avait vu passer.
Convaincu que le bandit n'avait pas quitté le théâtre de la lutte, on resserra les postes en occupant tous les passages. On chercha avec précaution, de crainte de quelque surprise fatale. Des renforts arrivèrent, d'autres furent demandés. La journée s'achevait, les gendarmes s'installèrent pour la nuit.
La matinée du lendemain se passa sans résultats ; le bandit était d’évidence caché dans les roches. On l'appela, on l'engagea à se rendre, on lui promit la vie sauve. Aucune réponse ne fit cesser une incertitude qui durait depuis vingt-quatre heures.

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Au milieu du jour, le gendarme mobile Candy quitta son poste pour remplir sa gourde à un ruisseau ; un coup de feu l'atteignit en pleine poitrine. Il tomba, puis se redressa, mit un genou en terre, fit feu de ses deux coups vers le rocher d'où le coup avait été tiré, et retomba pour ne plus se relever. Le malheureux soldat avait une femme et un enfant ! 

On connaissait maintenant la retraite de Arrighi. C'était une grotte profonde ayant plusieurs issues, inabordable, fortifiée par d'énormes blocs de rochers derrière lesquels le bandit se retranchait, et d'où il pouvait atteindre quiconque se laissant voir. Il avait de l'eau, des provisions ; il pouvait tenir encore longtemps. Vingt gendarmes le surveillaient, trois officiers les commandaient. On envoya requérir à Corte un détachement d'infanterie, de la poudre de mine. C'était un véritable siège qui se mettait en place.

La seconde nuit approcha on alluma des feux et on incendia de jeunes sapins qui cachaient l'entrée de la grotte, avec l'espoir d'enfumer le bandit et de le contraindre à la retraite.
Le matin du troisième jour, Il y avait là, autour de cette position occupée par un seul homme, un commandant, un capitaine, deux lieutenants et vingt gendarmes, puis soixante-dix fantassins, commandés par trois officiers. La poudre n'était pas arrivée, on rassembla des cartouches, on prépara un fourneau, et enfin, après plusieurs sommations inutiles, on y mit le feu.

Une violente détonation ébranla le rocher, renversa une partie de la façade de la grotte et mit à découvert un instant le bandit qui, immobile, impassible et souriant sous la fumée, engagea un échange de coups de feu contre deux gendarmes postés en face de lui.

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La troisième nuit était survenue ; éclairé par les feux de la troupe, Arrighi couvert par les roches, protégé des coups de fusil qui lui étaient envoyés de temps à autre, réparait la brèche formée par la mine, interpellait les gendarmes et les narguait. Lorsque les hommes qui le surveillaient se tenaient en alerte par ce cri sinistre:

- Sentinelles ! prenez garde à vous ! »

Arrighi les parodiait et criait du fond de sa caverne :

- Sentinelles ! prenez garde à moi ! »
Au petit jour, il tenta une sortie ; un soldat l'aperçut et donna l'éveil ; le bandit rentra, se blottit de
nouveau et ne répondit plus de la journée, même à la fusillade.
Cependant des mules portant cent kilos de poudre, des outils de mine et des provisions pour la troupe étaient arrivées vers le soir à quatre kilomètres du lieu de cette lutte inouïe. Elles ne pouvaient pénétrer plus avant, et il fallait attendre le jour pour apporter tout cela à bras d'hommes jusqu'au repaire d'Arrrighi.
La matinée du lendemain devait voir l'emploi de ces moyens formidables : on ferait sauter les rochers et avec eux ce forcené, qu'on ne saurait prendre sans exposer encore de braves soldats.

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Massoni était mort le 13 au matin. Arrighi tenait encore dans la nuit du 16 au 17. Vers minuit, enfin. il se décida à abandonner son repaire et se glissa le long de l'entrée de la grotte, fit feu, et des deux coups de son arme tua le brigadier Piarchi, blessa gravement le gendarme Ferracci, et toucha le gendarme Pieri de la même balle qui avait traversé le malheureux brigadier. Puis il rechargea son fusil en battant en retraite, s'élança d'une hauteur de sept mètres dans le vide, bondit sous la fusillade, et enfin s'arrêta, atteint par deux balles tirées par des gendarmes.
Mais ces blessures étaient légères, il était encore debout au milieu d'un fourré. C'est au maréchal des logis Pasqualaggi que fut réservé l'honneur de terminer ce sanglant combat. Il suivit le bandit en se glissant d'arbre en arbre, en le sommant de se rendre.
Les deux hommes se connaissaient bien, des liens de famille les avaient
rapprochés autrefois. Le bandit, blotti sous les roches, protégé pour quelques heures par l’obscurité de la nuit qui était venue, appela le sous officier :
- Écoute, lui dit-il, je ne veux pas me rendre. Je ne veux ni les galères ni l'échafaud. Je sais que je ne peux pas fuir et que je suis un homme perdu. »
- C'est vrai, fit Pasqualaggi, à cela je te réponds que tu ne m'échapperas pas. »
- Tu as été mon ami, dit Arrighi ; puisque je dois être tué, j'aimerais mieux que ce soit par toi. »
- Comme tu voudras », fit le sous-officier tout ému.
- À une condition », reprit le bandit.
- Laquelle? »
- J'ai sur moi, dans ma ceinture, 137 francs; c'est ma petite fortune. Tu les prendras, tu iras trouver notre curé, tu lui demanderas vingt messes, tu les payeras et tu porteras le reste de l'argent à ma famille. Tu me le promets ? »
- Je te le promets. »
- Merci, fit Arrighi, comme cela, je mourrai tranquille. Eh bien, alors, tue moi. Es tu prêt? »
- Oui, dit Pasqualaggi, mais je ne te vois pas. »
- C'est vrai, reprit Arrighi, ne tire pas au jugé, tu me manquerais. Alors attends, la lune va se lever dans une heure, aussitôt qu'elle nous éclairera, je te jure que je me laisserai voir... Tiens toi prêt et ne me manque pas. »

Pasqualaggi, craignant une ruse du bandit, tendit l'oreille et, l'arme prête, tint son regard fixé vers le point où Arrighi était caché. La fatigue de ces journées anxieuses, l'immobilité de son poste actuel, produisirent sur le maréchal des logis une espèce de fascination, il regarda et ne pensa plus à rien. Il était à moitié endormi, ne sachant plus qu'une chose, c'était qu'à un moment donné il devait lâcher la détente de son arme vers une cible qui allait s'offrir à lui.
Peu à peu une douce lueur s'élèva à l'horizon. Les masses se prononcérent, leurs formes se dessinèrent, et quand la lumière se fit, elle éclaira Pasqualaggi immobile, à l'affût, appuyé contre un arbre, la carabine en joue.
Alors un homme se leva lentement au-dessus des rochers, à portée de l'arme du sous-officier. Puis une voix se fit entendre.
- Eh bien, Pasqualaggi, es tu prêt? »
- Me voici », dit le maréchal des logis.
- C'est moi, Arrighi; tire donc ! »

Le coup partit, et le bandit tomba frappé à la tête.

Justice faite, il restait à Pasqualaggi à accomplir les derniers vœux du justicier, il alla vers Arrighi, lui ferma les yeux et prit dans sa ceinture les 137 francs. Le lendemain les messes étaient demandées, payées et le reste de l'héritage était remis à la famille.


Xavier, le frère de Pierre-Jean Massoni, qui s'était réfugié dans une autre grotte, signala lui aussi sa retraite en blessant grièvement le gendarme Paoli, qui s'était aventuré à sa recherche. On le cerna, il se défendit pendant trois jours, avec non moins de résolution qu'Arrighi.

Il fallut fermer les ouvertures de la grotte en jetant des pierres, puis préparer une mine. Alors il déclara qu'il se rendait; mais cette résolution fut si subite que tous les hommes ne purent en être avertis, et l'un d'eux, lorsqu'il se découvrit, lui envoya une balle qui le tua net.

Le gendarme Paoli fut transporté à Corté et amputé à la cuisse; mais le télégraphe n'arriva pas assez tôt pour lui annoncer la croix de la Légion d'honneur que le ministre lui accordait ainsi qu’à quatre autres combattants.

Gendarme

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20 mars 2007

Les Cap Corsins d'Amérique

Nos Cousins d'Amérique

D’après un texte de Ange Rovere, dans « Un Peuple entre Mer et Montagne » Milan/Presse

« Lorsqu'il part de son île, Un Corse ne s'en va pas : il s'absente »

Vincent de Moro-Giafferi 

Les émigrants partis tenter leur chance aux Antilles ou en Amérique aux siècles derniers ont marqué le Cap Corse de leur empreinte : demeures princières, églises ou somptueux caveaux de famille rappellent leur histoire.

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Les traces laissées par les "Américains" du Cap Corse constituent l'une des empreintes les plus spectaculaires de l'histoire dans cette région. Rien pourtant dans le portrait de l'émigrant du XIXe siècle ne semble le disposer à un tel destin.

Le candidat au départ est jeune, célibataire, et pauvre. Il ne parvient plus à vivre de l'agriculture sur le petit lopin de terre familial. Ou bien encore, il s'agit d'un très modeste marin commerçant, d'autant plus tenté par l'aventure que l'arrivée de la vapeur met en crise ce petit monde déjà largement tourné vers la mer.

Pour ces hommes, le Nouveau Monde n'est pourtant pas tout à fait un saut dans l'inconnu. Le départ des Cap-Corsins "aux Amériques", qui commence au XVIe siècle, est devenu une tradition à la fin du XVIIIe siècle.

Il est d'abord débarqué aux Antilles d'où l'on peut, avec les Anglais, continuer sous d'autres formes la guerre contre les Français qui, en 1769, ont conquis la Corse.

L'île de Saint-Thomas constitue un premier foyer de peuplement avec Domenico et Matteo Cipriani, Santo Stella et son frère Giacomo, ou encore Felice Antonio Mattei, issus de Centuri.

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Cette petite colonie grandit au début du XIXe siècle avec, entre autres, l'arrivée de Jean Franceschi ou de Gasparo Palmieri, de Centuri eux aussi.

Porto-Rico s'impose cependant très vite comme la destination principale de ceux qui rêvent de l'Eldorado. Moins de 500 en 1827, les Corses du Cap sont plus de 1 200 soixante ans plus tard, installés à Yauco, Ponte et San German.

De Porto Rico, la colonie essaime dans les Caraïbes, vers Haïti et surtout La Trinité.Le mouvement gagne bientôt le Venezuela. La destination sud-américaine, principalement l'Argentine, s'intensifie dès lors que les départs sont pris en charge par les agences et les compagnies italiennes.

L'itinéraire des Corses suit alors les oscillations des migrations péninsulaires qui, à la fin du XIXe siècle, se déplacent vers les États-Unis. Dans les années 1890, les Vincentelli ou les Ferrandini de Morsiglia ouvrent négoce dans les états du sud de l'Union.

La fortune n'est pas toujours au bout du voyage. "Il me déplaît de rappeler ma misère, car il t'est difficile de le croire. Tu penses que je suis un richard et un grand négociant, tu te trompes lourdement", écrit en 1896 Raphael Ferrandini à son frère demeuré au village.

La terre du Cap Corse ne conserve aucune trace de centaines d'échecs semblables. Par contre, elle arbore fièrement la réussite de ceux pour qui les Amériques furent la "Terre promise" et qui eurent à cœur d'étaler leurs richesses, comme une sorte de revanche.

Le souvenir et la reconnaissance,

Par testament dicté à Haïti vers 1800, Joseph Marie Franceschi lègue une forte somme destinée à la construction de la chapelle Sainte-Anne située au hameau de Bovalo à Centuri.

Piccioni, qui a été un des premiers à s'établir à Saint-Thomas en 1790, et dont la fortune est faite, finance deux fontaines publiques à Pino, (son village natal), fait restaurer l'église Saint-Roch, en paye les orgues et lègue même 20 000 F pour leur entretien.

A Pino encore, comment ne pas évoquer cette "dernière pensée d'un Corse mourant à 2 000 lieues de sa Patrie" et faisant ouvrir la route du col de Sainte-Lucie en direction de la belle vallée de Luri...

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La richesse et la puissance ne s'affichent pas uniquement dans le don et les libéralités. Elle est surtout affirmation de soi, ou plutôt du groupe familial. C'est ainsi que dans l'île, les tombeaux ressemblent souvent à des palais...

À regarder les mausolées de la famille Nicrosi à Rogliano ou des Franceschi à Pino, on saisit la volonté manifeste de se projeter dans une sorte d'immortalité.

Lorsque Pietro Semideï, à la mort de son père, écrit pour que soit édifié le "tombeau de famille afin qu'un jour nous soyons tous réunis", il signifie à la communauté et aux siens que, dans la fuite des générations, il est désormais la source de l'existence du groupe. Le culte du souvenir se mue en devoir de reconnaissance.

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Le palazzu a les mêmes dimensions symboliques. Situé dans le village même ou légèrement à l'écart, la casa di l'américani (maison de l'américain) tranche sur le reste de l'habitat qu'elle domine. Par sa forme massive, son élévation sur deux ou trois étages, son toit à quatre pentes, ses balcons et ses nombreuses ouvertures elle dit la richesse et l'orgueil.

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Le stupéfiant castellu Cipriani à Centuri, la maison Cagninacci à Lota semblent sortis "d'Autant en emporte le vent". Le château Fantauzzi à Morsiglia a coûté 30 000 Francs-Or, la maison Semideï à Centuri 50 000 francs de l’époque. C'est François l'un des quatre frères partis entre 1800 et 1810, qui est revenu au village pour la faire bâtir.

luri

Son fils Dominique, parti rejoindre ses oncles au Venezuela, rêvait de revoir la maison familiale ; ce fut chose faite lorsque, pour son centième anniversaire, il reçut un magnifique cadeau : une photo de la demeure, portes grandes ouvertes, avec son portrait sur le perron.

Aujourd'hui, grâce à l'avion, nombreux sont les "Corses de là-bas" à avoir plus de chance que Dominique.

Ces palazzi austères, bien souvent fermés l'hiver, prennent un air de fête lorsque l'été reviennent les « herederos » (les héritiers).

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04 avril 2007

Le Vol de l'Aigle

Pendant trois cents jours, de mai 1814 à février 1815, Napoléon, exilé sur l’Ile d’Elbe après sa triste campagne de France, régna sur un Royaume d'opérette. L’'homme qui avait dominé et dirigé l'Europe se conduisit en parfait souverain, réglant minutieusement le gouvernement de quelques kilomètres carrés et de quelques milliers de sujets. Mais il s'ennuya beaucoup, si bien que, rapidement, les projets d'évasion et de retour en France furent à l'ordre du jour. Napoléon les accéléra lorsqu'il apparut que ses ennemis d'hier et le gouvernement de Louis XVIII ne respectaient pas leurs engagements (notamment financiers) à son égard et qu'on commençait à parler de son transfert vers une petite île de l'Atlantique sud, Sainte-Hélène. L'empereur décida donc de repartir à la conquête de son royaume dont il reprit le contact pour cent nouveaux jours.

Son retour sur Paris fut baptisé:  LE VOL DE L'AIGLE

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La motivation de l’exilé est en effet le contraire d'une préméditation de longue date. Quand Napoléon quitte l'Ile d'Elbe le 26 février 1815, accompagné des 800 soldats de sa garde, c'est parce qu'il a entendu les plaintes des Français au sujet de la monarchie restaurée, plaintes qui lui sont notamment parvenues par le gantier grenoblois Dumoulin, son émissaire secret. Louis XVIII croyait tellement à la réalité de la "dix-neuvième année de son règne" et à son principe de légitimité (le droit divin), qu'il oubliait que la restauration de sa dynastie n'était qu'une tolérance des Alliés liée à la défaite de «l'Usurpateur ».

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Napoléon à l'Ile d'Elbe

Sur la Route avec Napoléon

L'Usurpateur donc, s’évade de l’Ile d’Elbe à bord du navire « l’Inconstant » pour débarquer à Golfe-Juan le 1er mars. Il fait décharger sa voiture et s’enquiert de quel itinéraire choisir. Le général Cambronne n'étant pas parvenu à rallier à temps la garnison d'Antibes, la route vers Marseille via Toulon s'avère impossible. Ce sera Cannes qui sera choisie comme première étape. Napoléon passe la nuit sur la future Croisette, puis atteint Grasse, le lendemain avant midi.

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reconstitution de l'arrivée de l'Empereur à Golfe Juan

A partir de là, la petite troupe va suivre les indications du Grenoblois Dumoulin, qui les avaient soumises à l'Empereur quand il était venu le rencontrer sur l'Ile d'Elbe. Il faut remonter les Alpes, moins défendues militairement que la Provence, et surtout moins hostiles, car Napoléon ne voulait pas revivre les heures sombres de 1814, où il avait dû affronter des insultes et des menaces de mort. Concrètement, le général Cambronne qui a rejoint l’expédition, partira en éclaireur, pour réquisitionner vivres et logements.

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A Saint-Vallier, l'Empereur prend quelques minutes de repos sur un banc de pierre, avant de monter vers Escragnolles, où il tombe sur la mère d’un héros de la campagne d'Egypte, le défunt général Mireur à qui il remet une bourse d'or. Il fait nuit quand les hommes de la garde pénètrent dans Séranon pour y dresser un campement dans la neige, Napoléon, lui, s'abrita dans la gentilhommière du Broundet.

Le 3 mars, la colonne est aux portes de Castellane. Le sous-préfet obtempère à l'invitation de Cambronne et accepte de déjeuner avec Napoléon. Celui-ci délègue le chirurgien de la Garde, Emery, et son émissaire Dumoulin, tous deux Dauphinois, comme "pionniers", chargés de distribuer les proclamations rédigées sur l'Ile d'Elbe. L'ascension du col de la Lèque, dans la neige et le froid, n'est pas une partie de plaisir. A Senez, les soldats s'effondrent sur le parvis de la cathédrale d'où, plus d'un siècle plus tôt, Mgr Soanen, janséniste, avait défié Louis XIV et la Papauté et s’installent pour une nouvelle nuit à la belle étoile. Napoléon est logé chez le juge de paix de la ville.

Le 4 au matin, en descendant sur Digne, le mulet qui transporte une partie des caisses en numéraire tombe dans un ravin. Il faut récupérer le chargement. C'est en plein marché que Napoléon fait son entrée dans la ville, où la population, d'abord méfiante vire à l’enthousiasme. Seul l'Evêque, Mgr de Miollis, montre de l’hostilité en refusant de recevoir celui à qui il doit pourtant sa crosse. Sur place, on imprime les nouveaux textes officiels gouvernementaux rédigés sur l'Ile d'Elbe et le bateau le temps de la traversée.

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L'Empereur redoute la prochaine étape de Sisteron, la citadelle construite par les comtes de Provence, augmentée pendant les guerres de religion et par Vauban pouvant être un obstacle insurmontable si elle décide de résister. Le château de Malijai qui l'abrite cette nuit-là est sa « Forteresse de Méditation » pour préparer politiquement les jours prochains.

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Nous sommes déjà le 5 mars. Digne a été quitté. Louis XVIII l’apprend au moment où Napoléon et son escorte franchissent le pont romain de Burle, à l'entrée de Gap. Loin de s'affoler, la famille royale convoque les anciens maréchaux de l'Empereur. C'est le moment de tester leur loyauté. Ceux-ci sont d'abord, et sincèrement, las du nouveau coup d'éclat de celui qui ne les laissa jamais au repos, vingt ans durant : ils partent donc "sus au rebelle", afin de conserver les positions que Louis XVIII leur a consenties.

A Gap, où Emery a été un moment retardé, Napoléon fait cadeau de son drapeau et offre une somme d'argent afin d'ouvrir des refuges dans les cols des environs, venant d'expérimenter le besoin qui s'en fait sentir.

Le 6 mars, après Gap, c'est la route vers Grenoble. Au sud du département de l’Isère, à Corps, l'apparition de l'Empereur à la tête de ses troupes fait un effet similaire à celui que produira un jour celle de la Vierge le 19 septembre 1846 sur les hauteurs de La Salette.

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Reconstitution de la traversée de Corps (Isère)

Le 7 mars a été volontiers appelé « le jour le plus long » pour Napoléon. C'est qu'il fallait effectuer les soixante kimomètres qui restaient pour rejoindre Grenoble et affronter les troupes royales qu'on savait en marche. En traversant le bourg de La Mure, l'Empereur s’arrête pour féliciter le maire qui s’est opposé aux injonctions gouvernementales lui ordonnant de faire sauter le pont-haut enjambant la rivière la Bonne. Longeant les lacs de Pierre-Châtel et Petichet, l'armée de Napoléon gonflée à 2000 soldats et un millier de civils est avertie qu'à quelques kilomètres de là, sur le plateau de Laffrey, un bataillon du 5e de Ligne a pris position. Son commandant doit chercher à retarder Napoléon dans l'attente de renforts.

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Les lacs de Pierre-Châtel et Petichet (Isère)

Jusque-là, le Vol de l'Aigle n'a essuyé aucun coup de fusil. Où sont les troupes royales ? Elles approchent à leur corps défendant, car ces soldats sont les mêmes qui firent Austerlitz, Wagram ou Iéna ; trempés de gloire et habitués à l'énergie, ils sont gagnés par le doute devant les nouvelles qui leur parviennent : Napoléon n'a pas été arrêté et le peuple, qui l'abandonnait un an auparavant, ne semble pas s'opposer à son retour...

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L'épisode de Laffrey, célébrissime, a été relaté par Stendhal, admirateur inconditionnel de « l'homme le plus étonnant qui ait paru depuis César ». Il planta même un saule à l'emplacement exact où l'Empereur se tint lors de l’affrontement des troupes. Bien plus tard une statue équestre y sera érigée pour être déboulonnée en 1871 et réinstallée en 1930. Des échanges de menaces sont donc lancés de part et d'autre par des émissaires antagonistes : le capitaine Raoul du côté impérialiste, le capitaine Randon du côté royaliste. Il s’en suit un flottement dans les rangs du 5e de ligne, incertitude dans l'autre camp, jusqu'à ce que Napoléon, qui a quitté sa voiture pour son cheval, décide de payer de sa personne ; s'approchant à portée de pistolet et lançant l'apostrophe fameuse :

- Soldats ! Je suis votre Empereur : reconnaissez-moi ! »

Alors que le jeune capitaine Randon ordonne à ses hommes d'abattre l' usurpateur, ses soldats répondent par une salve de "vive l'Empereur !", signal de la fraternisation générale.

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L'Empereur à l'affrontement de Laffrey (Isère)

La descente peut alors s’effectuer vers Vizille, haut-lieu de la Révolution, où Napoléon est bien accueilli par le Maire et poursuit sa progression en direction de Grenoble par le plateau de Brié et Angonnes, où le 7e de Ligne du colonel de La Bédoyère, qui venait de faire bruyamment défection de la garnison de Grenoble, à la barbe du général Marchand, rejoint l’Empereur.

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Château de Vizille (Isère)

A Brié et Angonnes, toujours, un grenadier de l'Ile d'Elbe, originaire du lieu, présente son  père à l'Empereur, qui se laisse embrasser.

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Napoléon se remet en route, mange une omelette à Tavernolles, prend un bain de pieds à Eybens, puis c'est le face-à-face à l'entrée de Grenoble, porte de Bonne. D'un côté, des troupes armées, bonapartistes et attentistes pour la plupart, à deux doigts de la mutinerie ; de l'autre ce qu'il faut bien appeler des aventuriers. C'est donc la sagesse qui prévaut chez les officiers qui, de guerre lasse, soit acceptent la nouvelle situation soit s'enfuient. La ville se rend, sans coup férir.

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Les portes fermant l'entrée dans la ville de Grenoble

En six jours, les soldats ont marché plus de tois cents kilomètres et dans quelles conditions ! Dans la matinée, les derniers retardataires rejoignent peu à peu la ville par petits groupes, l'uniforme couleur poussière. On s'empresse, on les réconforte et on se les dispute pour les inviter chez soi, à la table de famille.

L’Empereur préfère occuper une chambre à l’hôtel « les trois dauphins », rue Montorge, dont il avait gardé un bon souvenir et qui, de surcroît était tenu par Labarre, un ancien grognard de la Campagne d’Egypte.

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La Place Grenette à Grenoble

Bientôt ragaillardie, ces troupes de la vieille garde se retrouveront dans l'après-midi pour une revue solennelle sur la Place de Grenette. De part et d'autre de leur impressionnant carré, les deux régiments reformés avec la garnison de la ville, plus une troupe hétéroclite de militaires en demi-solde, de tous grades, de toutes armes, aux uniformes fripés sortis des armoires qui forme un bataillon qui vient de naître à Grenoble: «Le Bataillon de la violette».
Les rues avoisinantes sont envahies par une cohue de spectateurs. Les fenêtres, les balcons, les bords des toits, tout est pris d'assaut pour voir la première revue. Les tambours battent «Aux champs», et au centre d'un groupe d'officiers empanachés, arrivant de la rue Montorge, débouche Napoléon, redingote grise, chapeau, chevauchant Tauris. Suivent des lanciers du colonel Jermanowski, rutilants, sabres au clair et tuniques au vent. Une ovation formidable couvre les carillons de la collégiale de St André. Il est quinze heures, cette revue va durer quatre heures. Napoléon passe devant chacun, dialoguant à brûle-pourpoint avec un soldat reconnu tout à coup entre mille. Pour l'Empereur, le triomphe se renouvelle à chaque pas : grandiose par un élan patriotique rarement atteint, familière par toutes les manifestations d'attachement à l'armée. Cette revue enchantera les Grenoblois.

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Le soir même Napoléon légifère en nommant M. Claude Colaud Préfet de l’Isère et son frère Jean-Jacques comme nouveau commandant de la 7e Division militaire, en remplacement du général Marchand. Il appelle Dumoulin à son hôtel et l’expédie à Turin avec une lettre écrite à l’attention de l’impératrice Marie Louise. Il doit la remettre au général autrichien Bubna. Dans cette lettre il lui annonce qu’il est bientôt maître de la France et qu’il l’attend à Paris avec son fils, l’Aiglon, pour le 20 mars, jour de son anniversaire.

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Ce 8 mars justement, l’impératrice qui convole dans les bras de son amant, le général Neipperg, apprend de sa bouche, au retour d’une promenade romantique, que l’Empereur s’est évadé de l’Ile d’Elbe. La nouvelle venant d’atteindre Schonbrünn, où l’impératrice réside depuis l’exil de son mari, exalte ses domestiques français qui se regroupent pour scander ensemble un « vive l’Empereur ». Sous la menace d’être pendus ils seront tous reconduits à la frontière par Neipperg lui-même.

Le 9 mars dans l’après midi, une grosse partie des troupes quitte Grenoble par la porte de France pour rejoindre Lyon par St Martin le Vinoux, puis Voreppe, Rives et Bourgoin-Jallieu.

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La Porte de France à Grenoble

A son tour, l’Empereur reprend la route et, passé la Porte de France, laisse son cheval pour sa calèche. Il s’arrête à Rives pour dîner à l’hôtel de la Poste et repart pour arriver à une heure du matin à Bourgoin-Jallieu, à l’hôtel du Parc où le Général Cambronne, toujours en éclaireur, à fait préparer son logement.

Toute une armée est désormais constituée avec les 5e, 7e et 11e régiments de Ligne, le 4e d’Artillerie, le 3e régiment du Génie. En tout 7000 hommes encadrés par le 4e régiment de Hussards en tenue étincelante bleue et rouge.

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"Avant Grenoble, j'étais un aventurier ; après Grenoble, j'étais prince" confiera Napoléon à Las-Cases sur son rocher de Sainte-Hélène.

La route Napoléon, pour  sa partie touristique, s'arrête là. Il lui restait encore à parcourir plusieurs centaines de kilomètres pour gagner Paris, qu'il parcourut en treize jours !

Entre temps, le 12 mars, l’Impératrice Marie-louise, sous la dictée de son amant, écrivait une lettre officielle à l’Empereur d’Autriche Metternich, se déclarant étrangère aux projets de son époux et  demandant sa protection pour elle et son fils.

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Pour l’Empereur, la trahison de son épouse qui fait du Roi de Rome, un prisonnier à Vienne est difficilement acceptable. Il n’y croira pas de suite et les attendra encore à Lyon en retardant sa marche sur la capitale.

Il avait pourtant comme projet secret, dès sa prise de pouvoir, de traiter un accord rapide avec l’Empereur d’Autriche pour présenter l’Aiglon comme son successeur au trône et en confiant la régence à l’Impératrice Marie-Louise.

L’Histoire en aurait pris une toute autre tournure pour la France et la défaite de Waterloo n’aurait jamais été vécue….

Le 20 mars au soir, l’Empereur des français rentrait dans son Palais des Tuileries, que le Roi louis XVIII venait de déserter le matin même.

Le rêve ne durera que cent jours.

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Deux portraits "entre Gloire et Exil"

Posté par A Rustaghja à 20:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]